Analyse

L'économiste qui «massacre des petits chats»

La Banque mondiale vit un psychodrame interne depuis que son chef économiste a exigé de son équipe qu’elle restreigne l’utilisation du «et» dans les publications. Multipliée, cette conjonction de coordination dilue les messages

«Romer massacre des petits chats.» Ce n’est pas sans ironie que le chef économiste de la Banque mondiale a donné sa version du psychodrame qui anime l’institution depuis qu’il a demandé à ses troupes de s’exprimer avec davantage de clarté, d’aller droit au but et d’aligner la recherche sur les buts de l’institution: éliminer la pauvreté extrême et réduire les inégalités. Dans son blog, il commente: «Apparemment, le bruit court que lorsque j’ai demandé aux gens d’écrire plus clairement, ce n’était pas sympa. Et que je massacre des petits chats dans mon bureau.»

En économie, les mathématiques n’étant jamais loin, tout a commencé par un calcul. Celui du nombre d’occurrence du mot «et» («and») dans les publications de la Banque mondiale: 2,6%. Or, à croire Paul Romer, cette conjonction de coordination est caractéristique d’un problème plus général de «la Banque»: des publications trop longues, des énumérations qui brouillent le message, etc.

La science de son côté

L’économiste a peut-être été brutal. Il le dit lui-même: «Je me suis peut-être trop concentré sur la précision de la communication et pas assez sur les sentiments que pouvait entraîner un tel message.» Des collaborateurs parlent aussi d’e-mails brutaux, de téléphones raccrochés violemment. Mais Paul Romer a la science avec lui.

Le Literary Lab de l’Université Stanford, rappelle Bloomberg, a publié une étude en 2015 qui a largement pu nourrir sa croisade. Les chercheurs ont analysé le langage de l’institution, jugeant qu’il était devenu «plus codifié, auto-référencé et détaché du langage de tous les jours» par rapport aux débuts de l’institution. L’étude parle de «Bankspeak», ce que l’on pourrait traduire par jargon de la Banque mondiale, un «code technique vague» qui serait le symbole de la dérive de l’institution.

Prix Nobel chaque année

Entré en fonction en octobre dernier, Paul Romer est un spécialiste reconnu de l’économie du développement et a notamment étudié l’importance de la connaissance pour stimuler la production. Il est d’ailleurs cité chaque année comme Prix Nobel potentiel dans les jours qui précèdent l’annonce pour avoir révolutionné les théories de la croissance. Au point que l’Université de New York avait une fois laissé échapper trop vite un communiqué de presse félicitant le lauréat, finalement non couronné. Il avait commenté: «J’essaie toujours d’expliquer aux relations publiques à quel point la probabilité est faible, mais c’est comme parler à quelqu’un qui vient de recevoir un ticket pour la prochaine loterie à 100 millions de dollars: la seule chose à laquelle il peut penser, c’est comment il dépensera l’argent.»

On l’aura compris, l’Américain de 61 ans, décrit par Le Monde comme un économiste anticonformiste, n’est pas du genre à mâcher ses mots. En réalité, la profession le savait bien avant qu’il déménage de New York à Washington et vienne perturber la tranquillité codée des chercheurs de l’institution. Des années auparavant, il avait publié un article fustigeant le recul de la recherche économique, citant les noms de ses paresseux collègues se cachant derrière d’obscurs modèles mathématiques.

E-mails plus courts

A son arrivée à la Banque mondiale, il y avait donc parmi les plus de 600 économistes travaillant au sein du Development Economics Group quelques individus sur la défensive. Qui n’ont pas manqué de se braquer lorsque le verbe s’est accompagné d’action: exigence d’e-mails plus courts, présentations plus directes, interruptions si les employés s’éternisent dans leurs discours, élimination de certaines publications et de postes jugés redondants… Cela n’a pas empêché une victoire d’étape. Le rapport 2017 des «Global Economic Prospects», l’une des publications phares de l’institution, compte 35% de mots en moins par rapport à 2016. La fréquence du mot «et» a baissé. Même si elle reste encore à 1,5 point de pourcentage au-dessus de la limite acceptée de 2,6% et que ce n’est que lorsque celle-ci serait atteinte, avait d’abord dit Paul Romer, qu’il donnerait son feu vert à la publication.

Peut-être qu’il n’aura même plus à le donner... Le 9 mai, la Banque mondiale a annoncé que Kristalina Georgieva, chargée du plus important fonds de l’institution, prendrait la responsabilité de ses équipes. Lui, reste. Mais sans staff. Pour combien de temps? Cet ancien start-upper – Aplia lui avait permis de faire fortune – ira peut-être secouer d’autres habitudes ailleurs. Moralité? Les études de la Banque mondiale pourront continuer d’être indigestes pour le commun des mortels.

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