Malgré ses 430 pages, ce livre est un avorton. Les auteurs en préviennent d'emblée le lecteur: après avoir lancé en 2000 un programme de recherche (PNR 42 +) pour faire la lumière sur les relations entre la Suisse et le régime d'apartheid sud-africain, les autorités fédérales ont tout fait pour saboter ce travail. Financement dérisoire, accès verrouillé aux archives. Les entreprises, les banques en particulier, ont refusé de collaborer, et même les nouvelles autorités sud-africaines – commerce oblige – ont largement fermé leurs sources.

Cela étant, le résultat n'est pas inintéressant. La période 1945-1968 est assez bien documentée, au niveau statistique notamment. On y voit le rôle pionnier joué par UBS, l'importance du négoce d'or, et le poids très relatif de la BNS face aux pressions des banques commerciales.

Depuis 1968, les critiques anti-apartheid montent, et la Suisse finasse, n'hésite pas à truquer ses statistiques pour maintenir, malgré les sanctions internationales, un flux d'échanges où la finance l'emporte très largement sur les biens industriels. Malgré la censure, les auteurs ont déniché quelques perles, comme ces télégrammes classés secrets montrant que les crédits courants à l'Afrique du Sud, estimés à 130 millions de francs par la BNS en 1977, pourraient avoir été en réalité 3 à 4 fois supérieurs! Il y a aussi cette déclaration délicieuse du délégué aux accords commerciaux Franz Blankart à l'ambassadeur sud-africain en 1984: «a certain amount of discretion is exercised by the Swiss Government, provided it is done discreetly and secretly».

Autorités et milieux d'affaires suisses n'ont pas soutenu un régime dans lequel ils se seraient reconnus, concluent les auteurs, «la logique économique et le pragmatisme ont seuls prévalu […], la conjonction d'intérêts l'a emporté sur toute autre consi-dération», comme les morts de Sharpeville ou de Soweto.