Tout commence, en 1991, par un sauvetage. Celui d'Executive Life. Au bord de la faillite, la compagnie d'assurances californienne doit être reprise par un groupe d'investisseurs, dont le français Maaf figure en tête. Mais derrière se cache le Crédit Lyonnais. La banque publique mène une opération qui lui permet de mettre la main sur un juteux portefeuille de «junk bonds». Or, aux Etats-Unis, la législation interdit à une banque de contrôler un assureur. Si le commissaire aux assurances californien, heureux du sauvetage des 340 000 assurés d'Executive Life, ne sera pas trop regardant, les autorités américaines, servies par Jeffrey Isaacs, un procureur particulièrement zélé, ne vont guère apprécier. D'autant que les Français vont longtemps nier leur faute.

Actuellement journaliste au quotidien économique français La Tribune, Pascal Hénisse connaît sur le bout des doigts ce que l'on appelle l'affaire Executive Life. Il livre, au terme d'une enquête de plus de trois ans, un récit passionnant et très documenté de ce qui est aussi une affaire d'Etat. Le scandale éclabousse d'abord une banque publique, au passé trouble. Ensuite, plusieurs ministres de l'Economie n'y ont pas accordé suffisamment d'attention et ont laissé la justice américaine enquêter pendant plusieurs années. Enfin, les liens entre le président Chirac et François Pinault ont permis au milliardaire, qui a participé au rachat des junk bonds, de retarder l'accord entre le Crédit Lyonnais avec la justice américaine pour qu'il puisse en profiter. Ce précieux, mais coûteux, accord met fin à la procédure civile. Jean Peyrelevade, qui passe pour le redresseur du Crédit Lyonnais, aussi mis en cause dans cette affaire, a lui été laissé de côté.

Fin 2003, les négociations, au pénal, aboutissent à une amende de 771,5 millions de dollars, dont 185 millions pour François Pinault. Un montant record pour «la plus grande fraude jamais commise par une entreprise sur le territoire américain», selon Jeffrey Isaacs.

«Principal bénéficiaire de l'opération Executive Life», le milliardaire français aura néanmoins empoché au moins 800 millions de dollars. C'est le montant qu'il reconnaît. «En réalité, il semble que l'on serait plus proche de 1,5 milliard de dollars. Pas mal pour une mise de départ de 2 milliards entièrement financé par le Crédit Lyonnais», précise Pascal Hénisse. L'affaire n'aurait par ailleurs pu éclater sans une gorge profonde. Celle de François Marland, ancien homme d'affaires proche du Crédit Lyonnais, et actuellement poursuivi par ce dernier pour abus de biens sociaux. Installé en Suisse sur les bords du Léman, il a livré certains éléments clés au procureur américain. Dans cette histoire de gros sous, il ne sera pas oublié. Ce whistle-blower devrait récupérer 15% des quelque 800 millions payés par la France. «Le prix habituellement accordé aux délateurs», écrit le journaliste.

Ces importantes sommes tiennent une place déterminante dans la thèse défendue par l'auteur: l'affaire n'est finalement pas une question de justice ou de droit, mais d'argent. Les Etats-Unis ne sont pas mécontents d'en avoir récupéré autant.

Et l'addition risque encore de s'alourdir: le procès civil s'ouvre le 15 février 2005. A moins qu'une médiation n'aboutisse entre-temps, «les conséquences [au civil] de l'accord pénal sont imprévisibles. «Ça va être une catastrophe», n'hésitent pas à prédire certains», fait savoir Pascal Hénisse.

Executive Life, La France de l'argent facile. Pascal Hénisse, Hachette, 2004.