Suisse 4.0

L’éducation de demain se concocte à Lausanne

Dix start-up venues du monde entier ont suivi sur le site de l’EPFL un programme intensif durant onze semaines pour transformer leur technologie en succès. Elles sont toutes actives dans le secteur des EdTech 

Sur le campus de l’EPFL, durant onze semaines, dix jeunes sociétés venant du monde entier ont été sélectionnées pour bénéficier de conseils, rencontrer des investisseurs et transformer leur modèle d’affaires en succès. Elles ont toutes comme point commun de développer des technologies innovantes autour de l’éducation. C’est ce qu’on appelle des «EdTech».

Alors que le numérique a révolutionné plusieurs secteurs, l’éducation reste pour l’heure très traditionnelle, avec des classes et un enseignement qui n’ont pour ainsi dire pas changé au fil des années. Les cours sont toujours donnés par des enseignants sur une estrade alors que les ressources pédagogiques restent souvent cantonnées à des supports papier. Quant aux parents, ils continuent de remplir de petits coupons qu’ils renvoient par courrier à la direction des écoles pour annoncer un rendez-vous chez le médecin ou faire une demande congé.

«L’enseignement traditionnel est voué à disparaître», affirme Ariane Dumont, conseillère pédagogique à la Haute Ecole spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO). «Les choses vont changer. Il y a une volonté politique de numériser l’éducation», explique, pour sa part, Danièle Castle, directrice du programme Kickstart Accelerator EdTech, un programme réalisé en partenariat avec l’EPFL et dirigé par Venturelab qui, grâce à un jury d'experts, a sélectionné ces dix start-up internationales. Danièle Castle se réfère notamment aux chiffres présentés par The Tech Edvocate, un site dédié au secteur. «Les technologies liées à l’éducation devraient générer 252 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2020.»

Un pôle de la technologie et l’éducation

Sur le campus de l’EPFL, il existe désormais non seulement un incubateur, le Swiss EdTech Collider, qui héberge 64 start-up proposant des technologies en lien avec la pédagogie. En parallèle, dans le même bâtiment, un espace est dédié à ces jeunes sociétés internationales – dont trois suisses – liées aux EdTech. «Elles ont suivi pendant onze semaines le programme Kickstart Accelerator EdTech. Il s’agit du seul programme de ce type en Europe, dédié aux technologies de l’éducation», précise Danièle Castle.

Lire aussi: Les start-up suisses de l'éducation possèdent leur incubateur 

Le 23 novembre, les noms des gagnants seront révélés. «Nous espérons que certaines start-up resteront dans la région lémanique», note Danièle Castle qui rappelle que Lausanne a été sélectionnée par le programme national de promotion des technologies du numérique Digitalswitzerland comme étant le lieu dédié à l’éducation de demain. Un choix lié probablement en grande partie à la présence de l’EPFL, pionnier en matière de MOOC, à savoir de cours universitaires sur Internet accessibles à tous. A ce propos, l’EPFL a annoncé, le 15 novembre, qu’il était désormais possible de décrocher un titre académique de l’institution sans études préalables. Les programmes en ligne de l’EPFL Extension School permettent d’obtenir un Certificate of Open Studies, sans aucun prérequis. Les inscriptions au premier programme se sont ouvertes la semaine passée. 

Vidéo, jeux et mondes virtuels

Parmi ces jeunes entrepreneurs, il y a Cederick Haverbeke, un Flamand de Bruxelles, qui a créé aux Etats-Unis la start-up Edorble. Il est venu à Lausanne pour apprendre, notamment, à mieux cibler son marché, à savoir les adolescents de 13 à 18 ans. «Nous avons développé une plateforme web où les cours sont transposés dans un monde virtuel et où chaque étudiant possède son propre avatar», explique celui qui a déjà convaincu le Technopolis, le musée national de Belgique.

Il y a aussi Mathrix, une start-up déjà suivie par 450 000 utilisateurs, qui réalise notamment des vidéos humoristiques sur les maths ou la physique et donne des conseils d’apprentissage aux adolescents. La start-up indienne RyMM a développé, pour sa part, une plateforme qui fait le lien entre l’école maternelle et primaire et les parents afin de faciliter la communication, en passant par une gestion administrative plus efficace. Plusieurs écoles au Chili, aux Etats-Unis et en Inde font déjà appel à cette application qui permet en quelques clics d’annoncer un retard, une absence ou de communiquer avec l’enseignant.

UbiSim, une start-up lausannoise, offre, grâce à la réalité virtuelle, des possibilités d’entraînement aux procédures pour les soins infirmiers et médicaux, en tout lieu et en tout temps. La jeune entreprise collabore avec l’école de soins infirmiers La Source basée à Lausanne. Enfin, U-Smart Toys a développé pour sa part des jeux interactifs destinés aux parcs publics. Des tests sont en cours à Barcelone. Ces tables interactives solaires encouragent l’activité physique de manière ludique.

Formation continue

La formation continue en entreprise inspire également de nombreux créateurs de start-up. C’est le cas de Sarah Schwab, ancienne directrice de l’école hôtelière Les Roches. Elle a décidé, à l’âge de 50 ans, de créer une start-up, nommée The Experience Accelerator. «Notre système repose sur un avatar créé à partir de son selfie. L’utilisateur se voit alors sur une plateforme et permet d’apprendre en situation. Le cerveau apprend mieux lorsqu’il y a un processus de visualisation de soi-même.»

«Si nous trouvons un investisseur en Suisse, nous resterons volontiers dans la région, dit pour sa part Pascal Merme, cofondateur de la start-up française InTeach, qui offre une solution d’apprentissage à distance et à la demande. Nous avons développé des mini-cours pour smartphone qui permettent aux employés d’une société de se former à l’endroit de leur choix, par exemple dans les transports publics. Nos cours qui répondent aux besoins de l’entreprise reposent sur des mécanismes de jeux pour motiver les utilisateurs. Nous travaillons déjà avec dix clients, à l’exemple de la SNCF, d’EDF ou de Sanofi. Parmi les thématiques abordées, des cours sur la prise de parole en public, la gestion du stress, les techniques de vente, la cybersécurité ou les gestes de premiers secours.»


«La posture classique du professeur va disparaître»

Ariane Dumont est conseillère pédagogique à la HES-SO. Elle enseigne aussi au niveau du bachelor à la HEIG-VD. 

Le Temps: Pensez-vous que l’éducation sera bouleversée par le numérique?

Ariane Dumont: Oui absolument. La posture académique classique du professeur va disparaître. Les salles de classe où les étudiants prennent des notes et régurgitent ce qu’ils ont appris lors de l’examen sont des modèles qui ne fonctionnent plus. Un véritable changement de paradigme est en train d’opérer. Cette transformation de l’éducation est induite par les étudiants eux-mêmes, les «digital natives», conduits par une quête de sens et une notion de plaisir. Nous passons petit à petit du modèle où l’enseignant est tout-puissant sur son estrade à celui où il devient un coach, un «éveilleur» de l’apprentissage.

Aujourd’hui, grâce à la technologie, il est possible d’accéder à différents cours et ressources pédagogiques en ligne, parfois de grande qualité. Et les étudiants le savent. L’enseignant doit proposer des plateformes et des moyens technologiques leur permettant d’accéder à ces ressources externes. Je considère aujourd’hui l’enseignant comme un orchestrateur ou un accompagnateur. Même les professeurs qui ont toujours fonctionné sur un modèle très classique vont être amenés à devoir se remettre en question.

Perçoit-on déjà ces changements à la HES-SO?

Absolument. Nous avons par exemple déjà mis en place la classe inversée. La partie transmissive du cours est externalisée pour redonner du sens à la présence en classe. Ou encore, nous avons intégré des «serious games» dans l’enseignement. Il s’agit d’une méthodologie qui permet d’aborder différentes disciplines sous une forme ludique. Les étudiants, derrière leur écran, mettent en pratique leurs cours théoriques pour marquer le plus de points possibles. En fonction des scores obtenus, le professeur pourra savoir ce qui a été assimilé par un étudiant et à quel rythme.

Rappelons que la technologie est un support mais pas un but en soi

Les plateformes en ligne ont également le vent en poupe. Une salle de classe BYOD, pour «bring your own device», permet aux étudiants de travailler avec leurs tablettes ou leurs ordinateurs. Cette salle est munie d’écrans géants sur chacun des murs. Si vous entrez dans une telle classe, vous ne saurez pas où se trouve le professeur. Il n’y a plus de pupitre, ni d’estrade. Tous les postes de travail sont sur roulettes pour organiser le travail de collaboration entre les étudiants.

Vous avez travaillé à Harvard dans le groupe d’innovation pédagogique du professeur Eric Mazur, considéré comme le père de la classe inversée. Que se passe-t-il dans ce concept de classe inversée?

On demande aux étudiants de préparer un travail un amont, souvent avec des vidéos en ligne ou d’autres matériels pédagogiques plus classiques. Rappelons que la technologie est un support mais pas un but en soi. Pendant le cours, l’étudiant est préparé et nous pouvons entrer dans le vif du sujet. On partage, on essaie de voir quels sont leurs problèmes, on encourage le travail collaboratif. L’enseignant a plus de temps pour connaître ses étudiants. Je remarque que plus nous introduisons les EdTech dans l’enseignement, plus nous renforçons, en parallèle, les relations humaines.


Définitionde la semaine: EdTech

Les EdTech constituent de nouvelles approches pédagogiques en lien avec les nouvelles technologies. Il peut s’agir d’applications, de vidéos, de cours en ligne, de plateformes d’apprentissage à distance. Les concepteurs de ces EdTech veulent répondre aux demandes des utilisateurs habitués, dans leur vie quotidienne, à leur téléphone portable, leur ordinateur ou leur tablette.

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