Talent

Comment l’effet Matthieu détruit le talent

«A celui qui a, il sera beaucoup donné et il vivra dans l’abondance, mais à celui qui n’a rien, il sera tout pris, même ce qu’il possédait.» Et si l’Evangile selon Matthieu expliquait le fossé entre les personnes et les produits qui rencontrent un grand succès et ceux qui en ont moins?

De nombreuses études ont abondamment démontré que le talent ne conduit pas chacun à la place qui lui est naturellement assignée. Autrement dit, et bien qu’il soit impossible de connaître le succès sans un minimum d’aptitudes, nous sommes d’abord portés par un contexte. Parmi les phénomènes qui amplifient un don initial, citons «l’effet Matthieu» (Matthew Effect). La formule, inventée par le sociologue américain Robert Merton en 1968, fait référence à une phrase de l’Evangile selon Matthieu: «A celui qui a, il sera beaucoup donné et il vivra dans l’abondance, mais à celui qui n’a rien, il sera tout pris, même ce qu’il possédait.»

Pour illustrer «l’effet Matthieu», les chercheurs Matthew Salganik, Peter Sheridan Dodds et Duncan Watts ont créé Music Lab, un site internet qui proposait aux internautes d’évaluer, sur une échelle de 1 («Je déteste») à 5 («J’adore»), 48 chansons d’artistes inconnus. «Au moment de leur inscription sur le site, 20% des internautes (soit 14 000 personnes) furent dirigées vers un monde «indépendant», dans lequel ils ne voyaient pas combien de fois les autres internautes avaient téléchargé les chansons, écrit Jérôme Barthélemy dans Libérer la compétitivité (Ed. Pearson). Les 80% restants furent orientés vers huit mondes «sociaux», dans lesquels ils voyaient le nombre de téléchargements préalables.»

«The winner takes it all»

En bonne logique, les décisions prises par les internautes auraient dû refléter leurs goûts musicaux. Mais comme on pouvait s’y attendre, cela n’a pas été le cas. Ainsi, dans les mondes «sociaux», où chaque internaute avait la possibilité de voir les préférences de la communauté, les chansons populaires y étaient plus populaires que dans le monde «indépendant». Le même constat a été fait s’agissant des chansons peu populaires. «Par exemple, une chanson qui fai (sai) t partie du Top 5 dans le monde «indépendant» n’a (vait) qu’une chance sur deux de se retrouver dans ce classement dans les mondes «sociaux.»

Au terme de cette expérience, les chercheurs ont avancé une théorie: le succès rencontré par un produit correspond rarement aux préférences personnelles des clients. En effet, les influences sociales jouent un rôle bien plus important ou, comme le dit Robert Cialdini, de l’Université d’Arizona, «l’un des moyens de déterminer ce qui est bien est de découvrir ce que d’autres pensent être bien». «Si (une personne) ou un produit bénéfici (ent) d’un petit avantage initial (souvent dû à la chance), il sera catapulté vers le succès par un mécanisme d’avantage cumulatif, poursuit Jérôme Barthélemy. Dans le cas contraire, il est condamné à l’échec. Ainsi, dans un autre monde, il est probable que personne ne connaîtrait Madonna… et qu’une chanteuse totalement inconnue serait la «reine de la pop music»! Et le cas de Madonna n’est certainement pas isolé…»

Sixto Rodriguez, alias Sugar Man, le chanteur oublié

Pour preuve, rappelons l’histoire de Sixto Rodriguez. Dans les années 70, ce chanteur-compositeur d’origine indienne et mexicaine sort deux albums sublimes de folk rock, dignes de Bob Dylan. On lui promet la gloire, mais rien ne vient. Tombé rapidement dans l’oubli, il se murmure que le «poète des quartiers pauvres» s’est immolé sur scène. En réalité, cet ouvrier du bâtiment a simplement repris sa vie de labeur, en banlieue de Detroit. L’histoire aurait pu s’arrêter là. C’était compter sans l’existence d’un monde «indépendant». Pendant que Sixto Rodriguez sue sang et eau sur les chantiers, il devient sans le savoir une star en Afrique du Sud, où ses chansons militantes deviennent les hymnes de la lutte anti-apartheid. L’artiste devra patienter jusqu’à son 70e anniversaire – lorsque deux fans se posent enfin la question de savoir ce qu’est devenu Sugar Man – pour connaître la célébrité. «Il n’y a point au monde un si pénible métier que celui de se faire un grand nom, dit avec une certaine amertume La Bruyère. La vie s’achève que l’on a à peine ébauché son ouvrage.»

Dans le domaine de l’édition en particulier, «l’effet Matthieu» se vérifie à chaque rentrée littéraire. A titre d’exemple, les ventes de L’appel du coucou, le premier roman de Robert Galbraith, plafonnaient autour des 449 exemplaires jusqu’à ce qu’il soit annoncé qu’il avait en réalité été écrit par J.K. Rowling. Aussitôt, le livre est passé de la 5076e place à la tête du classement des ventes sur Amazon.co.uk. Il s’est par ailleurs écoulé à plus de 1 million d’exemplaires en quelques mois. «Lorsque J.K. Rowling a utilisé le pseudonyme de Robert Galbraith, elle n’a pas bénéficié de l’effet Matthieu, analyse Jérôme Barthélemy. Malgré les critiques positives, L’appel du coucou est passé inaperçu. A l’inverse, on peut remarquer qu’Une place à prendre (roman paru en 2012) s’est vendu à plus de 1,3 million d’exemplaires… après avoir été massacré par la critique. Il est vrai que J.K. Rowling avait publié ce roman sous son vrai nom. Ainsi, si les bonnes critiques de L’appel du coucou ont prouvé que l’auteure a du talent, son absence de succès suggère quant à elle que Harry Potter à l’école des sorciers aurait pu rester «un livre bien écrit, mais qui ne sortait pas du lot», comme l’a écrit un critique. Il se serait alors écoulé à quelques milliers d’exemplaires.»

En définitive, et comme le rappelle avec justesse le professeur de psychologie de l’éducation Francis Danvers, dire «à chacun sa place selon son mérite», c’est faire de chacun un être désincarné et suggérer que la réussite ne dépendrait que de qualités intrinsèques, de sa singularité irremplaçable, au risque de produire un envers stigmatisant pour celui qui échoue.


Publicité