En annonçant qu'il allait accélérer les baisses d'impôts, initialement prévues pour 2005 mais maintenant programmées pour 2004, le chancelier Schröder a sérieusement perturbé le ronronnement officiel. La proposition du président Chirac, quelques jours plus tard, de flexibiliser le Pacte de stabilité confirme que la donne est en train de changer. Faut-il s'en offusquer ou s'en réjouir? Il n'est jamais sain de voir les responsables politiques invoquer des circonstances exceptionnelles pour remettre en cause leurs engagements. Il n'est pas rassurant non plus de voir la discipline budgétaire bafouée. Les dettes publiques sont, un peu partout en Europe, élevées, le résultat de la dérive injustifiée qui s'est produite dans les années 70 et 80. Mais le plus inquiétant est l'absence de stratégie économique.

Question des dépenses

Bush, Schröder et Chirac se sont engagés dans une politique de baisse des impôts, beaucoup plus vigoureuse aux Etats-Unis. Si l'on reste au niveau des généralités, ce n'est pas une mauvaise chose que de vouloir réduire la pression des prélèvements obligatoires qui représentent, en Europe tout au moins, plus de 40% du produit intérieur brut (PIB) et parfois 50%. Le problème est que baisser les impôts sans baisser les dépenses est soit suicidaire, soit illusoire

Suicidaire, si ces baisses sont financées par la dette publique, ou pire encore par la création monétaire. Illusoire si, devant la montée de la dette, le gouvernement renverse bientôt la vapeur et fait à nouveau grimper les impôts. Un certain nombre de pays ont réussi une importante décrue des impôts ces dix dernières années, mais ils ont toujours commencé par réduire les dépenses. Ceux qui commencent par l'autre bout du manche, la baisse des impôts, finissent toujours par échouer. Or ni Bush, ni Schröder, ni Chirac n'ont annoncé quelles dépenses ils entendent réduire. Tant qu'ils ne l'auront pas fait, ils n'ont aucune crédibilité. S'ils ne s'avancent pas sur ce terrain, c'est bien sûr parce qu'il est politiquement miné. Les électeurs adorent les baisses d'impôts mais les lobbies ont horreur des réductions de dépenses. Il faut une certaine dose de courage politique pour s'attaquer aux lobbies, et rien n'indique que ce qualificatif s'applique aux responsables des trois plus importants pays du monde occidental.

La réponse de Schröder à cette critique est inquiétante. Il attend de sa mesure un coup de fouet pour l'économie allemande, et annonce que l'expansion qui s'ensuivra générera des plus-values fiscales qui compenseront, et au-delà, la baisse annoncée. C'est exactement ce que le président Reagan avait annoncé dans les années 80 et que son rival d'alors à l'investiture du Parti Républicain, Bush Senior, avait qualifié d'«économie vaudou». Le résultat est bien connu: ce fut la montée spectaculaire de la dette publique des Etats Unis, qu'il a fallu près de vingt ans pour contenir, et qui repart maintenant à la hausse.

Choix des impôts

Un autre élément qui manque à cette stratégie, c'est le choix des impôts qui sont réduits. La raison pour laquelle les impôts sont un poids économique, c'est qu'ils ont un effet désincitatif: ils rendent tout plus cher, et donc moins rentable, et ce d'autant plus qu'on peut faire autre chose. Taxer les profits des sociétés, par exemple, est hautement populaire mais la réaction des entreprises est de réduire la production et donc l'emploi et, au besoin, d'aller ailleurs. Taxer l'essence, par contre, réduit très peu l'usage des voitures.

Lorsqu'un gouvernement s'engage sur la voie des réductions d'impôts, il devrait donc choisir ceux qui sont les plus désincitatifs. Or, aux Etats-Unis comme en Allemagne et en France, ce sont les impôts sur le revenu que l'on baisse, et surtout les tranches les plus élevées. Politiquement, bien sûr, c'est un cadeau aux revenus élevés et une mesure vaguement démagogique, mais économiquement, c'est une mesure d'un intérêt douteux car l'aspect incitatif est limité. Quant à l'argument selon lequel c'est une mesure de relance, l'efficacité est loin d'être assurée.

Convaincre les contribuables

Pour que les consommateurs répondent à l'appel, il faut les convaincre que cette baisse n'est pas passagère. Or, en l'absence de baisse des dépenses, ils n'ont aucune raison de croire que c'est bien le cas et risquent fort d'épargner le provisoire cadeau fiscal, ce qui n'est pas l'objectif affiché. S'il s'agit de doper la croissance et l'emploi, il serait préférable de se tourner vers les impôts sur les entreprises, de manière à relancer les dépenses d'équipement qui sont en panne depuis deux ans et à l'origine du ralentissement actuel, et du côté des charges salariales qui découragent l'embauche.

Au sein de l'union monétaire, l'alliance Schröder-Chirac enfonce un clou de plus dans le cercueil du Pacte de stabilité. Pendant deux ans, l'Allemagne a répété inlassablement qu'elle entendait respecter scrupuleusement le pacte. Le sombre ministre des Finances de l'Allemagne, Hans Eichel, s'y est employé et a tout raté: ses efforts pour contenir le déficit ont aggravé la conjoncture, ce qui a creusé les déficits. Son collègue français, Francis Mer, a eu la sagesse de ne pas prendre le Pacte de stabilité trop au sérieux. La croissance française est moins asphyxiée et le déficit, bien qu'au-delà de la limite de 3% du PIB prescrite par le pacte, est inférieur à celui de l'Allemagne. Que le Pacte de stabilité est mal conçu est devenu une évidence, la question est comment en sortir. Le débat a pris une mauvaise tournure.

Absence de volonté

D'un côté, les deux grands pays affirment leur ferme soutien pour le pacte, mais proposent de l'appliquer avec «flexibilité», c'est-à-dire de ne le respecter que lorsqu'il n'est pas gênant. Soutenus par la Commission européenne, les petits pays, plus vertueux, considèrent que le pacte fonctionne très bien et ne doit en aucun cas être relâché ou modifié, mais ils ont déjà lâché du lest en ne sanctionnant pas l'Allemagne.

Ces demi-vérités et petits calculs politiques ne parviennent pas à masquer l'absence de volonté de confronter une erreur de casting. Cela dit, il n'y a pas de raison de craindre que les pays membres de la zone euro ne retombent dans le péché des déficits publics. Pacte de stabilité ou pas, la discipline budgétaire est revenue à l'ordre du jour. Les mauvais résultats actuels reflètent la triste absence de croissance depuis plus de deux ans et non un retour du laxisme. Le mauvais spectacle auquel nous assistons n'est pas annonciateur de désastres, juste une occasion ratée de réformer un mauvais Pacte de stabilité.