Immigration

L’eldorado migratoire suisse

Le débat est vif sur les statistiques de l’immigration et leur interprétation. Les documents montrent une forte augmentation de nouveaux venus issus d’Europe occidentale. Les migrants ont été attirés par un emploi et non par les assurances sociales. De plus, la main-d’œuvre étrangère n’a pas évincé les salariés suisses. Toutefois, les pressions augmentent sur les infrastructures

L’eldorado migratoire suisse

Immigration Les études montrent des effets positifs sur la croissance de la richesse en Suisse

La main-d’œuvre étrangère n’a pas évincé les salariés suisses

Le rythme d’accroissement de la population pose problème

Le débat sur l’immigration est émotionnel. Mais que disent les chiffres? Les travaux économiques sont peu connus et très ponctuels1. Essayons ici de répondre aux principales interrogations en distinguant l’immigration d’avant et d’après 2002. L’entrée en vigueur de la libre circulation des personnes (LCP) marque en effet un tournant important de la politique économique suisse.

Quelle a été la principale cause d’immigration?

Les nouveaux arrivés sont attirés par le marché du travail et non par le système social suisse. L’Office fédéral des migrations (ODM) le confirme: 48,9% des personnes viennent pour exercer un emploi, 32% en raison du regroupement familial, 10,6% pour leur formation, 1,2% en tant que réfugiés (autres 2,9%).

Dans les années 1990, seuls 20% des migrants arrivaient en Suisse pour exercer une activité professionnelle. La proportion a doublé depuis. A l’époque, la majorité provenait de pays extérieurs à l’UE, alors qu’aujour­d’hui l’UE représente les deux tiers des arrivants. Dans la presse alémanique, le président du PLR, Philipp Müller, pense que la bonne tenue de l’économie suisse n’explique pas tout. Beaucoup d’immigrés viennent sans obtenir un emploi. Par ailleurs, les autorités octroient trop souvent des autorisations de séjour de cinq ans alors qu’un an suffirait.

Les économistes, de leur côté, soulignent le rôle clé de la pénurie de main-d’œuvre qualifiée en Suisse. Depuis 2003, la proportion de personnes peu qualifiées a baissé de 18 à 12% et celle des salariés hautement qualifiés a bondi de 51 à 60%, selon un rapport du professeur bâlois George Sheldon. Sous l’angle statistique, l’économiste mentionne que la hausse de l’immigration nette de l’UE (entrées moins les sorties) n’est pas due essentiellement à un flux d’immigrés supérieur mais à une diminution du nombre de retours au pays, couplée à une augmentation de la stabilité des immigrés.

L’immigration a-t-elle profité à l’économie

La réponse est oui. Depuis l’an 2000, la Suisse s’est distinguée de ses voisins par un boom de l’emploi, écrit Daniel Müller-Jentsch, économiste auprès d’Avenir Suisse, dans une analyse. L’emploi s’est accru de 10% en Suisse durant la période. La demande de main-d’œuvre qualifiée n’a pu être satisfaite que grâce aux immigrants. Depuis 2002, la croissance de la population immigrée a contribué de 0,5 point de pourcentage à la hausse de 1,9% du PIB annuel, note l’institut d’analyse économique zurichois KOF.

Le bilan de la LCP est donc positif, selon un rapport de l’économiste bâlois George Sheldon. Un tiers de la croissance économique réalisée de 2003 à 2009 peut être attribué à la libre circulation, attestent ses travaux.

La croissance du PIB par habitant (mesure du revenu moyen de la population) a toutefois été modeste, écrivent Michael Siegenthaler et Jan-Egbert Sturm, dans une autre étude du KOF. En pourcentage, le PIB par habitant s’est accru annuellement de 1% entre 2002 et 2010 (0,6% entre 1991 et 2002), analysent-ils.

Le leader de l’UDC, Christoph Blocher, n’est pas de cet avis. Tout dépend du point de départ, rétorque-t-il. Depuis 2007 et la mise en œuvre complète de la LCP, le PIB par habitant stagne, observe-t-il. L’analyse est faussée par l’éclatement de la crise financière de 2008. Mais il est incontestable que la performance de l’économie suisse a été supérieure à celle de la zone euro ces dernières années.

Le problème, écrit Daniel Müller-Jentsch, tient au fait que la croissance de l’emploi des migrants s’est produite essentiellement dans les secteurs étatiques et para-étatiques, tels que la santé et la formation.

Toni Brunner, président de l’UDC, expliquait d’ailleurs au Temps que la Suisse avait besoin de 15 000 ingénieurs dans la production et que seuls 42 ingénieurs mécaniciens avaient migré en Suisse l’an dernier.

Quelles auraient été les conséquences sur le PIB sans LCP? La question de la croissance du PIB par habitant sans la LCP mais avec un système de contingents, ou sans migration, ne peut obtenir de réponse sérieuse de la part des économistes, avoue Michael Siegenthaler.

Les salariés étrangers évincent-ils les Suisses du marché de l’emploi?

Non! Cette crainte est infondée, dixit le KOF. L’immigration a réduit le chômage de la population locale. De plus, elle n’a eu aucune incidence négative sur les salaires moyens ou sur la participation au marché du travail parmi les résidents. En fait, la pénurie de main-d’œuvre qualifiée en Suisse explique l’essentiel de ces développements. Les travailleurs migrants s’intègrent en complément de l’offre résidente. Il n’y a pas ­d’effet d’éviction. En outre, la réduction de la pénurie de main-d’œuvre qualifiée a permis à des entreprises de créer des emplois en Suisse qui, faute d’immigration, auraient été localisés ou créés à l’étranger, avertit le KOF.

Une autre étude de l’Observatoire de l’emploi de l’Université de Genève (OUE) a mis en évidence que les résidents suisses ont une probabilité plus forte d’être retenus à l’embauche que les candidats transfrontaliers; le chômeur résidant à Genève étant même «préféré» au Genevois en activité pour autant que son inactivité ne soit pas trop prolongée.

Les salaires des employés suisses ne sont pas pénalisés: entre 1991 et 2009, les travailleurs provenant de l’UE-17/AELE2 gagnaient en moyenne 1200 francs de plus par an que les citoyens suisses, selon le rapport de George Sheldon pour l’ODM. La différence s’explique par une formation supérieure et parce qu’ils «exercent des métiers généralement bien rémunérés, travaillent longtemps et intensément dans des régions où les salaires nets sont élevés», selon l’économiste.

L’entrée en vigueur de la LCP n’a pas modifié cet écart salarial, poursuit-il. Les citoyens de l’UE-17/AELE arrivés après son entrée en vigueur gagnent 2,1% de moins que ceux qui étaient déjà en Suisse. Mais l’accord n’a pas eu d’effet modérateur sur les salaires des actifs suisses.

«L’ouverture du marché du travail n’a pas provoqué de dumping salarial. La gestion de la migration par le marché a exercé l’effet souhaité», soutient Daniel Müller-Jentsch sur le site d’Avenir Suisse. La Suisse est ainsi restée un îlot de salaires élevés en Europe.

Une étude de la Haute Ecole de gestion, à Genève (HEG Genève), montre de son côté que le risque de sous-enchère s’était accru dans un seul secteur, celui de l’hôtellerie-restauration. Mais il a diminué dans le commerce de détail et est resté stable dans la construction.

Les milieux favorables à l’initiative de l’UDC rétorquent que le taux de chômage des étrangers est le double de celui des Suisses. La raison provient, selon George Sheldon, de l’abondance de travailleurs non qualifiés engagés dans les années 1990 et non de la LCP. D’ailleurs le taux de chômage des immigrés de l’UE-17/AELE, au bénéfice d’une bonne qualification, est inférieur aux autres catégories de travailleurs.

Quel est l’impact de l’immigration sur le logement et les transports?

La population suisse s’est accrue de 1,5 million d’habitants en 30 ans. La demande s’est donc accrue pour les services sociaux, les transports et le logement, créant un sentiment de malaise dans la population autochtone. Et l’offre ne suit pas. «Rien ne sert de le cacher sous peine de risquer un réveil douloureux. Le problème existe», écrivait l’ex-banquier ­Konrad Hummler dans la SonntagsZeitung.

Thomas Minder décrit les tensions sur nos infrastructures: «La dispersion de l’habitat a pris des proportions effrayantes. La hausse des prix immobiliers multiplie le nombre de pendulaires. L’instruction publique est dépassée. L’infrastructure de transport ne peut plus ­répondre à une demande excessive», écrit-il dans l’édition spéciale de l’UDC. Pire, selon le conseiller aux Etats, «la Suisse est devenue un paradis pour criminels». Or 70% des malfaiteurs arrêtés sont des étrangers. Mais tout dépend des définitions.

L’étendue exacte de l’impact de l’immigration dans ces aspects critiques reste à chiffrer. La population s’est accrue de 10% en une décennie, mais l’augmentation du trafic a été supérieure de quatre fois sur les routes et de plus de cinq fois dans les trains. C’est le fruit de l’augmentation de la mobilité, et de son subventionnement, mais pas de l’immigration, écrit Daniel Müller-Jentsch. L’augmentation de la population est partiellement responsable du manque de logements, comme l’est aussi l’accroissement moyen de la surface habitable, poursuit l’économiste. Les complications administratives et un aménagement du territoire trop laxiste ont aussi joué un rôle.

Quel est l’effet de l’immigration sur le budget de l’Etat?

L’impact est, ici aussi, favorable. L’importation de main-d’œuvre, donc de capital humain, permet à la Suisse d’épargner des coûts de formation, selon Daniel Müller-Jentsch. «La Suisse enregistre chaque année autant de main-d’œu­vre qualifiée qu’elle n’en produit à travers son système de formation», écrit-il sur le site d’Avenir Suisse. Les 3500 médecins allemands qui travaillent en Suisse représentent à eux seuls une économie de 3 milliards de francs. L’immigration de hauts salaires a accru d’autant les recettes fiscales. Tandis que la dette publique explose dans les pays européens, la Suisse a pu réduire la sienne de 18 milliards entre 2005 et 2012.

Les revenus annuels du fisc ­helvétique sont évalués à 15 000 francs par ménage d’immigrés de l’UE/AELE, selon le professeur Sheldon. Par leurs impôts et cotisations, ils versent plus à la caisse de l’Etat et aux assurances sociales qu’ils ne touchent de subventions et prestations, écrit-il dans Employeur Suisse. Mais l’excédent tombera à zéro d’ici à 40 ans en raison du vieillissement de la population immigrée.

L’OCDE a publié en 2013 sa première étude sur l’impact budgétaire net de l’immigration dans les pays industrialisés. L’institut conclut que l’impact est en moyenne proche de zéro. La Suisse et le Luxembourg sont les deux pays qui profitent le plus de l’immigration, selon l’organisation.

1. Références disponibles sur www.letemps.ch 2. EU17/AELE: Belgique, Da­nemark, Allemagne, Finlande, France, Grèce, Irlande, Italie, Luxembourg, Malte, Pays-Bas, Autriche, Portugal, Suède, Espagne, Royaume-Uni, Chypre

 

Publicité