Croissance

L’éloge de la rupture économique de Philippe Aghion

Au prestigieux Collège de France, l’économiste pourfend les rentes qui paralysent l’Hexagone. Son credo? Investir pour mieux éduquer et innover. Et, surtout, penser autrement!

Sur le panneau d’affichage des prochaines grandes conférences du Collège de France, les noms d’éminents politologues côtoient ceux de sommités scientifiques mondiales et d’historiens adulés par des générations d’étudiants. L’une des leçons inaugurales qui a pourtant le plus retenu l’attention cette année est celle que l’économiste Philippe Aghion, 56 ans, a prononcée le 1er octobre. Son thème? «Les énigmes de la croissance». Son credo? Un plaidoyer vigoureux pour une rupture radicale destinée à doter la France d’une économie de l’innovation performante. L’ancien professeur à Oxford, au MIT et à Harvard y a théorisé devant un amphithéâtre plein sa défense d’une transformation économique ambitieuse misant sur le savoir et la réforme de l’Etat. Interview d’un penseur engagé qui, comme l’actuel ministre français de l’Economie, Emmanuel Macron, servit dans la Commission Attali sur la «libération de la croissance française» initiée, en 2007, par l’ancien président Nicolas Sarkozy. Lequel… enterra ensuite la plupart de ses recommandations.

Employons des mots simples. Vous préconisez, ni plus ni moins, une logique de rupture économique pour sortir la France de son actuelle stagnation?

Je recommande cette rupture parce que le pays en a vraiment besoin! La France doit changer de modèle économique. C’est une évidence. Elle doit se transformer pour devenir une économie de l’innovation, où l’investissement redeviendra porteur de croissance. Corriger par la subvention publique les inégalités d’accès à la connaissance ou à l’emploi et la perte de compétitivité des entreprises n’est plus tenable. Donc oui, je défends l’idée d’un «big bang» qui ne conduirait pas, pour autant, à livrer le pays aux démons du marché. Au contraire. Je suis un libéral pondéré et j’estime que l’Etat a un rôle déterminant à jouer pour sécuriser les parcours professionnels, pour encourager l’innovation via une fiscalité adaptée, pour repenser l’éducation. L’Etat français doit dépenser de façon intelligente. C’est une rupture de taille avec son fonctionnement actuel.

Innovation, compétitivité, flexibilité, réformes… Vous savez bien que ces termes, en France, suscitent facilement des levées de boucliers. Or vous n’hésitez pas à les marteler.

Mon constat est le suivant, et il ne vaut pas que pour la France: dans nos économies développées, continuer de dépenser de l’argent public pour tirer de l’avant la consommation ne fonctionne plus. Il faut relancer le moteur économique d’une autre façon, et il faut pour cela être capable de penser autrement. Je prendrai un seul exemple fiscal: il n’est pas normal qu’en France le capital productif investi dans la recherche ou dans les entreprises soit taxé de la même manière que le capital dormant des rentiers. C’est pour cette raison que je prône l’abolition de l’impôt sur la fortune (ISF), qui n’existe nulle part ailleurs. Il faut d’urgence alléger les charges sur le capital productif, et le faire de manière simple, pas comme le crédit d’impôt recherche qui existe actuellement, mais profite surtout aux grands groupes capables de manier sa complexité administrative. Le pays a besoin d’une dévaluation fiscale compétitive. Elle sera dure à absorber pour les finances publiques, mais elle est indispensable.

Moins de recettes fiscales dans un contexte où les dépenses publiques françaises continuent de croître et où les marchés financiers et les agences de notation guettent le niveau de la dette souveraine, c’est explosif. Vous préconisez une profonde réforme de l’Etat. Mais est-ce réaliste? Qui pourra, en France, se faire élire, puis réélire sur un tel programme?

Une fois encore, la rupture que je préconise est sociale-libérale. Je me revendique comme tel. Il s’agit de réorienter franchement et durablement l’économie française, pas de la déréguler à tout va. Il s’agit de réformer l’éducation, pas de la démanteler, en s’inspirant de modèles qui ont réussi dans les pays du nord de l’Europe. Comment s’y prendre? En faisant un pacte solennel avec le pays avant la prochaine élection présidentielle. Cette rupture économique doit être assumée avant l’élection, et prendre la forme d’une série de mesures phares dès les prochains mois du prochain quinquennat. La France a besoin d’un «pacte de réformes» préélectoral. Il faut annoncer la couleur, puis lancer les chantiers durant les 100 premiers jours. Nous l’avions dit en ces termes, en juin 2012, au nouveau premier ministre Jean-Marc Ayrault avec mes coauteurs, Gilbert Cette et Elie Cohen*. Sa réponse? «Je ne suis pas en cohabitation.» Explication: François Hollande ne voulait pas d’un tel choc. Il lui a préféré les folles mesures fiscales que l’on connaît.

Le menu de ces «cent jours» pour changer l’économie française?

Un tel programme de rupture devrait inclure la suppression de l’ISF, au moins sur les valeurs mobilières, appuyée par la mise en œuvre accélérée d’une convergence fiscale entre la France et l’Allemagne. Sur le plan territorial, il devrait engager la réforme toujours repoussée du nombre des communes et des départements. Et du côté social, il faut avoir le courage du «big bang», en décidant par exemple que, désormais, tout passera par des accords au niveau de l’entreprise. Des réformes clés et simples à comprendre pour les gens peuvent apporter d’énormes changements. Il suffit de voir les exemples qui marchent, dont la Suisse fait partie. L’heure est venue d’adopter, en France, le système du chèque de formation professionnelle individuel, au lieu de nourrir des lourdes organisations cogérées entre employeurs et employés, qui servent en réalité à financer les syndicats. En proposant à ces derniers d’autres options de financement. A l’école, le tutorat (pour que les devoirs soient faits à l’école) et l’apprentissage doivent être mis en œuvre. L’ouverture d’un débat sur l’instauration d’un système de retraite à points serait aussi très positive.

Avec toujours ces questions: qui peut faire cela? Et comment être élu avec un tel programme?

Rupture et réformes ne sont pas des mots aussi impopulaires que vous le pensez. L’actuel ministre de l’Economie, Emmanuel Macron, suscite certes de fortes crispations à gauche, mais il est populaire et ses idées aussi. La question que vous posez en sous-tend toutefois une autre: la France peut-elle se réformer sans avoir le couteau sous la gorge, comme cela fut le cas en 1983, lorsque la sortie du système monétaire européen était envisagée par François Mitterrand. C’est le défi propre à la zone euro. Les taux d’intérêt actuellement à leur niveau le plus bas ont desserré l’étreinte. Les mesures fiscales ont fait grimper les recettes. Mais regardez le niveau du chômage et le nombre record des faillites. Je pense aussi qu’un élément peut s’avérer fédérateur, en faveur d’une politique de réformes: la peur de Marine Le Pen et du Front national. Il faut oser changer et affronter les inquiétudes légitimes, en promettant que personne ne sera laissé sur le carreau. L’Etat français doit être le garant de cette transition économique.

Vous affirmez qu’on ne réformera pas efficacement si on ne pense pas autrement. Les élites françaises ne sont donc plus capables de penser autrement?

Le succès de ma leçon inaugurale au Collège de France, le 1er octobre, m’a rasséréné. On tient le bon bout. Je le constate quand je travaille dans les lycées, avec les jeunes. Je l’entends dans mes conversations. Deux des verrous français qui empêchent aujourd’hui d’entamer cette mutation se nomment défiance et corporatisme. La défiance règne entre employeurs et employés, et ce n’est pas tenable, comme l’ont encore montré les récentes images des dirigeants d’Air France obligés de fuir en haillons le comité d’entreprise de la compagnie. Or cette défiance est un poison car elle nourrit les pires antagonismes. Quant au corporatisme, il est omniprésent au plus haut niveau de l’Etat. Il faut à tout prix dépasser cette mainmise des hauts fonctionnaires sur la direction des grandes entreprises. La France a besoin d’un nouveau mode de sélection de ses élites économiques. Parachuter un énarque ne marche plus. Il faut récréer par tous les moyens de la mobilité sociale. Vous verrez qu’alors on recommencera à penser autrement. 

* Gilbert Cette et Elie Cohen, coauteurs de «Changer de modèle» (Ed. Odile Jacob).

Publicité