Partout où l’électricité transite, il faut la mesurer. Partout où l’électricité passe, les capteurs de courant de LEM peuvent donc se faire une place.

Pas simple, toutefois, d’expliquer ce que la société genevoise fabrique. Ses dirigeants en sont bien conscients. Ils en conviennent: ils y passent des heures. Ils en ont d’ailleurs consacré trois au Temps, à Plan-les-Ouates, début juin. Avec l’objectif, aussi, de détailler pourquoi LEM doit impérativement sortir de sa zone de confort.

De quelle zone s’agit-il? Fondé en 1972, et après plusieurs réorientations stratégiques, LEM est reconnu pour son rôle de fabricant et de vendeur de composants utilisés pour mesurer le courant. Ses produits se placent dans des moteurs de voitures électriques ou leurs batteries, dans des locomotives et métros électriques, des centrales solaires ou éoliennes ou dans des lignes de production industrielles.

Mais aujourd’hui, forcément, ces capteurs se doivent d’être miniaturisés, connectés, de plus en plus performants. Frank Rehfeld pose trois modèles de capteurs LEM sur la table de son bureau. L’un fait la taille d’un microprocesseur. L’autre d’une dizaine de CD empilés – et il semble avoir le même âge qu’eux. Et le troisième se situe entre les deux.

«Sortir de notre niche»

«Certains de ces capteurs deviennent des standards, les prix baissent. Pour nos clients, le coût par point de mesure doit baisser.» Frank Rehfeld illustre la situation avec des chiffres: «En cinq ans, nous avons doublé nos volumes de 25 millions à 50 millions d’unités. Mais notre chiffre d’affaires n’a augmenté que de 15%, sur la même période.» Autrement dit, aussi spécifiques soient-ils, les capteurs de courant deviennent une commodité.

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Le segment de niche qu’occupe LEM vaut 430 millions de dollars, précise le directeur. Avec ses 300 millions de chiffre d’affaires, l’entreprise en est la numéro un mondiale. Mais ce segment de spécialités est en baisse de valeur. Alors que le marché global de la mesure du courant pèse, lui, presque 3 milliards. Et qu’il croît au rythme de 8% par an. «C’est la raison pour laquelle nous devons aller élargir notre marché accessible.»

Les investissements se font sur trois axes. En amont, pour adapter les capteurs à une industrie des semi-conducteurs ultra-standardisée. En aval, pour se profiler dans le marché en plein essor de la mesure de l’énergie des véhicules électriques dans les bornes de recharge. A Lyon, une équipe Recherche & Développement d’une quinzaine de personnes travaille sur le matériel et le logiciel de l’application de comptage (qui permet ensuite de déterminer le prix pour l’usager). Enfin, troisième axe, LEM veut se rendre indispensable dans la gestion des réseaux intelligents, dits «smart grids».

L’objectif du patron est clair: 500 millions de chiffre d’affaires annuel. A quelle échéance? Frank Rehfeld se montre prudent sur l’agenda. Le franc fort, la guerre commerciale et le covid sont forcément des obstacles à cette ambition.

Chine et automobile en référence

Les chiffres de l’exercice 2020 ont en tout cas été bien accueillis par les analystes et les actionnaires. «Une performance solide […]. La société continue de bénéficier de ses importants moteurs de croissance comme la mobilité électrique et les énergies renouvelables», a par exemple écrit Michael Foeth, un analyste de Vontobel. La marge opérationnelle (EBIT) de LEM atteint 20%. «Ce n’est pas parce que nous avons 20% de marge que nous ne devrions pas nous remettre en question, coupe Frank Rehfeld. Si on fait cette erreur, c’est le début de la fin.»

Frank Rehfeld est entré en fonction en 2018, prenant la succession de François Gabella, aujourd’hui membre du conseil d’administration. Sans tout bouleverser, il s’attelle depuis ses débuts à transformer l’entreprise. Ancien cadre dans l’industrie automobile, il a aussi travaillé pendant plus de dix ans en Chine. «C’est une autre vision. Les petites entreprises ont des avantages, mais cette structure rend aussi parfois difficile de percevoir ce qu’il se passe ailleurs.»

LEM compte deux familles d’actionnaires qui totalisent 51% du capital. Mais la société est cotée en bourse, au sein de l’indice zurichois SPI. En 2020, elle s’est séparée d’une vingtaine de personnes (sur 270) à Plan-les-Ouates. Frank Rehfeld ne s’en cache pas: LEM doit améliorer son efficacité. Pour pouvoir conserver cette même marge de 20%, tout en investissant davantage dans l’innovation. «En 1996, lorsque j’ai commencé dans l’industrie automobile, j’ai vu des processus qui, aujourd'hui, n’existent pas encore chez LEM. Mais tout robotiser n’est pas facile, et ce n’est pas toujours la bonne solution non plus», lance-t-il.

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Aujourd’hui, plus que les processus industriels, ce sont surtout les matières qui font défaut. «Nous ressentons déjà les hausses de prix dans nos achats.» Mais ce n’est que le second problème. Le premier, c’est la pénurie. «Il n’y a rien de pire que d’être celui, parmi les sous-traitants d’un client, par qui la production est arrêtée. Nous ne sommes pas loin de l’être dans certains cas.» Mais Frank Rehfeld positive. Si les carnets de commandes ne peuvent pas être convertis en revenus aussi rapidement que d’habitude, ils le seront quand même. Et «ils montrent que nos clients veulent nos produits».

Nouveaux locaux, nouvelle image

Il n’y a toutefois pas que les composants qui manquent. Comme tout bon industriel qui se respecte, LEM connaît des difficultés à recruter de la main-d’œuvre qualifiée. Et cette pénurie-ci n’est pas la conséquence de la pandémie. Etre à Genève, c’est bien. Mais auprès des candidats potentiels en France, en Allemagne ou ailleurs en Europe, la ville est aussi connue pour être chère. Et face à leurs voisins Rolex, Patek Philippe ou Harry Winston, les produits LEM, omniprésents mais invisibles, souffrent de la comparaison.

L’entreprise a donc aussi travaillé son image. Son nom, par exemple, qui signifiait à l’origine Liaisons Electroniques-Mécaniques, est maintenant promu comme un acronyme pour Life Energy Motion. «On assume», confie Frank Rehfeld avec un sourire. «Il faut attirer les jeunes talents», poursuit-il plus sérieusement. Là aussi, l’un des objectifs est, en apportant du sang neuf, de redynamiser la culture d’entreprise.

En décembre prochain, LEM emménagera dans ses nouveaux locaux à Meyrin. Un changement de lieu, mais aussi un passage à une nouvelle ère, pour les employés d’une entreprise installée à Plan-les-Ouates depuis 1988. Frank Rehfeld s’en réjouit. Pour une raison en particulier: «Ce déménagement aidera aussi à mieux faire accepter le changement de culture et à l’accélérer.»

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