Conjoncture

L’embellie espagnole face au sécessionnisme

Après des années d’austérité, le gouvernement de Mariano Rajoy a annoncé une augmentation du salaire minimum de 167 euros d’ici à 2020. De quoi rappeler que l’Espagne affiche l’une des croissances les plus dynamiques du continent, mais qui reste menacée par une crise identitaire toujours plus profonde

L’anecdote illustre bien l’ambivalence de l’économie espagnole. Le 30 juin dernier, sur une seule journée, les offices de placement locaux enregistraient 260 000 nouveaux demandeurs d’emploi, soit 1,4% de la population active. Une catastrophe pour le filet social de n’importe quel pays. En Espagne, le taux de chômage global a pourtant continué à diminuer dans les mois qui ont suivi. Cet apparent paradoxe n’a rien d’anodin.

Depuis la crise de 2008, la machine économique espagnole s’est remise à tourner, créant près de 450 000 postes par an. Or ces emplois sont principalement temporaires. Dans les secteurs les plus vulnérables, on licencie à la fin du mois ou à la fin de la semaine pour éviter de devoir payer les congés. Les contrats de moins de sept jours représenteraient déjà un quart des nouveaux emplois (près de 2,1 millions en juin dernier), selon la faîtière des agences temporaires Asempleo. Cette omniprésence du travail temporaire est d’autant plus visible lorsque la fin du mois tombe sur un vendredi et coïncide avec un changement de semestre. Comme le 30 juin dernier.

Des secteurs à faible valeur ajoutée

De quoi nuancer les prévisions de la banque centrale espagnole. Le taux de chômage, qui a atteint les 26% au plus fort de la crise, devrait atteindre 17,2% cette année et poursuivre sa baisse jusqu’à 11% d’ici à 2020.

L’économiste José Ignacio Conde-Ruiz, qui a levé le lièvre de ces anomalies statistiques, souligne que ce va-et-vient dans les offices de l’emploi représente 25 millions de nouvelles entrées par an. «L’abus du travail temporaire n’est pas seulement injuste pour les personnes qui en souffrent, il génère aussi d’importantes inefficiences économiques», critique l’économiste, citant notamment la faible productivité ou la concentration vers des activités à faible valeur ajoutée, dans une tribune pour El País.

Parmi les moteurs de l’économie, on retrouve notamment le sempiternel secteur touristique ou l’agriculture, mais aussi l’industrie automobile, qui totalise 18,7% des exportations espagnoles. Symbole du renouveau: l’usine Seat, dans les environs de Barcelone, produisait à perte 300 000 véhicules en 2010. Elle en produit aujourd’hui 450 000 – dont 80% pour l’exportation – et génère des dizaines de millions de bénéfices.

Vers la fin de l’austérité

Si l’économie espagnole a retrouvé sa taille d’avant la crise – portée par un taux de croissance moyen de 3,3% –, c’est notamment grâce à la dévaluation salariale opérée par le gouvernement central en 2012 qui avait rendu sa compétitivité à la main-d’œuvre. Avec pour conséquence un fossé toujours plus important entre travailleurs qui ont gardé leur emploi pendant la crise et ceux qui ont dû changer. La différence salariale culmine à 73%, selon les calculs de l’institut d’analyse Funcas.

Mardi, le gouvernement, le patronat et les syndicats sont parvenus à un accord pour augmenter graduellement le salaire minimum de 825 euros à 992 euros d’ici à 2020. «Un pas en avant pour corriger une anomalie historique», pour Unai Sordo, le secrétaire général du syndicat Commissions ouvrières.

La réforme sera néanmoins conditionnée au maintien du dynamisme économique: un taux de croissance minimum de 2,5% et la création de 450 000 emplois par an. Le cas échéant, le calendrier jouerait en faveur du parti de Mariano Rajoy qui défendra son bilan gouvernemental aux élections générales de 2020.

Quelle Espagne sans la Catalogne (et vice versa)?

Mais l’Espagne devra auparavant affronter ses défis existentiels: notamment celui posé par les séparatistes catalans qui ont confirmé leur majorité au parlement régional la semaine dernière. La Catalogne (6,3% du territoire) représente 19% du produit intérieur brut espagnol et un quart de ses exportations.

Une éventuelle sécession aurait un impact majeur sur toute la péninsule Ibérique, mais «la quantification d’une situation aussi exceptionnelle reste très difficile» à mesurer, prévenait l’institut Funcas. A l’horizon 2018, la Banque d’Espagne s’est contentée d’abaisser ses prévisions de croissance d’un dixième, à 2,4%, reflétant l’incertitude catalane et la montée du cours du brut.

Qu’importe, dans le camp indépendantiste comme dans le camp unioniste, on continue à se jeter des chiffres contradictoires au visage. Signe qu’il se passe des choses exceptionnelles dans le royaume d’Espagne: même à la veille du Clásico entre le Real Madrid et le FC Barcelone, on a plus parlé d’économie que de football.

Dossier
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