Research Fellow, Essec Business School (Asia Pacific)

En exil à Sainte-Hélène après sa défaite finale à Waterloo, Napoléon aurait dit: «Laissez la Chine dormir, car quand la Chine s’éveillera, elle secouera le monde.» Deux cents ans plus tard, la Chine est au cœur de l’économie mondiale. Le monde d’aujourd’hui est très différent d’il y a trente ans, quand Deng Xiaoping initia «la politique de la porte ouverte» qui a marqué l’entrée, pour la Chine et le monde, dans l’ère d’une économie mondialisée et transnationale. A la suite de son accession à l’OMC, en décembre 2001, la Chine est passée de la sixième à la seconde place parmi les économies développées, une progression inégalée dans l’histoire du capitalisme moderne. Les analystes prévoient que la Chine sera la première puissance économique d’ici à 2020.

Le destin sourit aux dirigeants des pays dont les ambitions sont soutenues par des fondamentaux solides, ce qui est le cas de la Chine: une population de 1,3 milliard d’individus, une main-d’œuvre hautement qualifiée, des institutions académiques d’élite, une longue et riche histoire. Toutefois, une entreprise d’une envergure aussi gigantesque que mener un pays de la taille d’un continent au premier rang économique mondial recèle de multiples incertitudes. Conscient des enjeux, le FMI a conduit de nombreuses recherches analysant l’impact grandissant de la Chine sur l’économie mondiale. En appliquant des modèles économétriques initialement conçus par le président de la Fed, Ben Bernanke, les chercheurs du FMI se sont attachés à quantifier, de manière aussi scientifique que possible, les retombées potentielles de chocs macro­économiques provenant de Chine. Au premier rang des sources possibles de choc se trouvent les investissements en capital fixe, dont les investissements immobiliers représentent une part importante.

Les investissements en capital fixe ont joué un rôle moteur dans la croissance de la Chine. Ils représentaient 48% du PIB en 2010. Les économistes du FMI estiment qu’une baisse de 1% dans les investissements chinois serait associée à une réduction de 0,1% de la croissance mondiale. De même, une chute de 1% dans les investissements immobiliers en Chine entraînerait une baisse de 0,1% du PIB chinois à horizon d’un an, et une baisse de 0,05% du PIB mondial. Il est intéressant de noter que les investissements en capital fixe ayant représenté une part croissante de l’économie chinoise depuis le début des années 2000, leur impact estimé sur l’économie mondiale a été multiplié par cinq depuis 2002.

Alors qu’une Chine de plus en plus prospère s’intègre toujours davantage dans l’économie mondiale, le risque que pose la transition durable de l’économie chinoise vers les premiers rangs mondiaux, auxquels elle est en droit de prétendre, a été renforcé tant en ampleur qu’en intensité au cours de ces dernières années. Aussi peut-on légitimement se demander quels sont les instruments disponibles pour gérer ce risque? A ce jour, il n’y en a pas.

Les experts chargés de la conception de produits dérivés sont traditionnellement prudents face à un nouveau type de risque, du fait du taux d’échec élevé inhérent au lancement de nouveaux instruments. A chaque étape de l’histoire économique du monde, des instruments spécifiques ont été introduits, soit de manière contractuelle (gré à gré), soit sur des marchés organisés afin de gérer les risques importants de l’époque, à l’instar des contrats futurs sur le prix des briques qui s’échangeaient dans les années 1850 aux Etats-Unis, en plein boom de la construction. Il est intéressant de souligner, au passage, que l’impact de la Chine sur les marchés des matières premières d’aujourd’hui a été identifié comme extrêmement significatif. Comment se fait-il qu’aucun instrument ne soit disponible afin de saisir la nouvelle réalité économique qu’implique l’émergence rapide de la Chine?

De tels instruments pourraient se matérialiser sous la forme de dérivés (tels que des options), utilisant une multitude d’indicateurs économiques chinois comme sous-jacents, par exemple le taux de croissance du PIB, la production industrielle, ou même la consommation d’électricité au niveau local. Le fait que le marché de dérivés économiques sur les Etats-Unis, lancé au milieu des années 2000 par Goldman Sachs, et le Chicago Mercantile Exchange (CME) aient échoué, n’est pas une raison suffisante pour faire l’impasse sur les bénéfices que pourraient apporter des dérivés comparables, basés sur l’économie chinoise. Il y aura sans aucun doute de nombreux obstacles à surmonter avant qu’un tel marché ne soit opérationnel, à commencer par le processus entourant le calcul et l’annonce publique des indicateurs économiques chinois.

Ces dérivés d’un nouveau type permettraient aux entreprises exportatrices de mieux gérer leur exposition à la Chine à court et moyen termes. De même, des études récentes montrent que le risque immobilier en Chine est majoritairement de nature macro. Des dérivés macroéconomiques rendraient donc possible la constitution de couvertures efficaces sur le marché de l’immobilier commercial chinois, qui occupe désormais la troisième place mondiale en termes de volumes d’actifs, et constitue l’un des marchés les plus dynamiques au monde pour les investisseurs internationaux.

Sous réserve d’une segmentation géographique suffisamment fine, ces instruments pourraient même devenir un moyen, pour les autorités chinoises, de réduire la spéculation sur le marché de l’immobilier résidentiel. Il est envisageable qu’un marché de dérivés macroéconomiques locaux fournisse une alternative de choix à l’achat d’immobilier résidentiel comme support d’investissement privilégié par les investisseurs chinois désireux de diversifier leur portefeuille, en profitant des disparités de croissance et de base économique au niveau local. Des instruments de gestion du risque efficaces aboutiront à un marché plus complet qui bénéficiera à tous les investisseurs, chinois et internationaux. En assurant le succès de dérivés macroéconomiques sur la Chine, l’économie de marché répondrait aux besoins de l’économie réelle.

La crise américaine des «subprime» a montré les ravages qu’une économie super-puissante peut faire au reste du monde. La finance peut-elle apprendre des historiens, en se concentrant aujourd’hui sur les nouveaux risques systémiques, dont ceux issus de l’économie chinoise qui, quoiqu’il advienne, occupera une place centrale dans la géographie économique du monde de demain?