Analyse

Sur l’emploi, Jean Tirole s’oppose au FMI

La situation réelle du marché du travail est masquée par les modifications de définition du chômage, par la progression du travail temporaire ou à durée déterminée et par les emplois aidés. Tant en Suisse qu’en France ou aux Etats-Unis, les perceptions diffèrent des chiffres officiels. Quels critères faut-il retenir?

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Sur l’emploi, Jean Tirole s’oppose au FMI

Devant les caméras de télévision, le nouveau Prix Nobel Jean Tirole ne perd pas une seconde. Il dénonce d’emblée un marché du travail «catastrophique» et exige «des réformes». Un pied-de-nez scientifique aux exigences du FMI et des politiciens qui s’évertuent à vouloir une «relance de la demande». Aujourd’hui, la situation réelle du marché du travail est masquée par les modifications de définition du chômage, par la progression du travail temporaire ou à durée déterminée et par les emplois aidés. Tant en Suisse qu’en France ou aux Etats-Unis, les perceptions diffèrent des chiffres officiels. Quels critères faut-il retenir et comment provoquer une détente du marché de l’emploi?

Le taux de chômage est en nette baisse aux Etats-Unis. Mais la Fed s’abstient de procéder à une normalisation des taux. Les créations d’emplois américains se concentrent excessivement sur les bas salaires, la restauration, la maintenance et le travail temporaire. Les Etats-Unis ont d’ailleurs la plus forte proportion d’emplois peu payés, selon l’OCDE. En Europe, la situation se stabilise, mais le chômage reste considérable. En France, la stabilisation cache la multiplication d’emplois aidés ou d’emplois dans les fonctions publiques territoriales et hospitalières, observe Romain Metivet, délégué général de l’Institut des libertés.

Les ajustements à la définition officielle du taux de chômage suscitent le scepticisme. Aux Etats-Unis, c’est le comité du Congrès qui doit les approuver. Mieux vaut analyser le taux d’activité (le nombre d’actifs, avec un emploi ou au chômage, par rapport à la population), ou le taux d’emploi (personnes avec un emploi par rapport à la population). Si le taux d’activité baisse, cela veut dire que les gens se découragent de chercher du travail. Si le taux d’emploi baisse, cela signifie qu’il y a moins de travail.

Le graphe ci-dessous sur le taux d’emploi montre que la France ne s’est jamais remise des années 1980 alors que les Etats-Unis en ont pleinement profité. Une première évidence des effets positifs pour l’emploi d’une politique libérale plutôt qu’une politique de la demande. L’introduction des 35 heures en 2000 s’est produite après le rebond des années 1990 et semble l’avoir arrêté. Ces quinze dernières années, le taux d’emploi s’est stabilisé, mais la qualité s’est affaiblie. 84% des embauches l’ont été en contrats à durée déterminée en 2014 contre 66% en 2001. Et le pouvoir d’achat a été mangé par l’impôt et les cotisations sociales, explique Romain Metivet. L’actuelle stabilisation laisse la France encore loin des niveaux de 1980.

L’évolution a été presque inverse aux Etats-Unis. Mais la croissance économique récente s’est accompagnée d’une baisse du taux d’emploi. Avec Barack Obama, il a chuté à son plus bas depuis 36 ans. Dans les deux pays, les réformes font défaut. En Suisse, le taux d’emploi atteint 79,6%, contre 78,3% en 2000. Il dépasse tous les pays de l’OCDE (sauf l’Islande). Notre taux d’activité (15 à 64 ans) est également exceptionnel: 83,3%, contre 72,8% aux Etats-Unis et 71,2% en France.

Les appels du FMI et de la Banque mondiale pour une relance de la demande sont donc aussi absurdes que le débat sur l’austérité de l’Etat à un moment où les dépenses publiques représentent 57,1% du PIB en France, soit presque autant qu’en Grèce (58,5%). La brillante performance de la Suisse n’est pas le résultat d’un encouragement de la demande ou d’un rôle accru de l’Etat. Le constat est sans doute attristant pour les défenseurs du salaire minimum et de 1:12. Mais le plein-emploi n’est possible que si l’on peut licencier et embaucher facilement. La Suisse est d’ailleurs l’un des leaders mondiaux en termes d’indice de liberté économique, selon l’étude de la Heritage Foundation publiée la semaine dernière. La Suisse est 4e, devancée par Hongkong, Singapour et la Nouvelle-Zélande, alors que les Etats-Unis sont 12es, la France 58e. L’étude ajoute que l’emploi est directement lié à la liberté économique, tout comme le revenu et l’espérance de vie. Et cette liberté est plus élevée en Suisse qu’ailleurs en Europe, malgré les initiatives socialistes.

Notre pays a pleinement récolté les fruits de ses efforts de libéralisation entrepris dans les années 1990. Mais il a aussi été victime des sirènes socialistes et a multiplié les obstacles administratifs et les interdits ces dernières années. La note de la Suisse a baissé sur plusieurs points durant cette période. La Suisse n’est que 40e sur la taille de l’Etat, 56e sur les échanges internationaux et 33e sur la gestion de la monnaie. Mais nos conditions-cadres restent excellentes sur le marché du travail. La note est passée de 5,1 (sur un maximum de 10) en 1980 à 8,4. Elle récolte même 10 sur le salaire minimum et la régulation des heures de travail et 10 sur les modalités de licenciements. La France pointe au 114e rang pour la taille de l’Etat et se voit attribuer un 2,6 pour les facilités d’engagement et de licenciement, et récolte la note de 1,8 pour les coûts de la bureaucratie.

Il est de bon ton de se moquer des néo-méga-ultra-libéraux, mais c’est dans les pays les plus libres que les jeunes ont un emploi. Le taux d’emploi des 15 à 24 ans s’élève à 61,9% en Suisse, contre 28,6% en France et 46,5% aux Etats-Unis. La Suisse ne doit pas freiner le processus de destruction créatrice.

Le taux d’emploi des 15 à 24 ans s’élève à 61,9% en Suisse, 28,6% en France et 46,5% aux Etats-Unis, selon l’OCDE

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