Des hauts de Sion, dans son panthéon vitivinicole inauguré en 2008 pour, dit-on, 15 millions de francs, Dominique Giroud contemple son empire commercial. Constamment, il s’applique à en écarter les frontières, aussi bien qu’il s’évertue à en brouiller les contours. Le personnage, né au Tchad en 1971, amateur de cuivres de fanfares et qui admet taquiner une fois l’an le cor des Alpes, est en effet avare de chiffres. Toutefois, certains signes ne trompent pas: on retrouve les étiquettes de sa cave – parmi les quatre plus importantes en Valais – du Royaume-Uni au Canada, en passant par la Suède, Singapour, l’Islande ou encore la République tchèque. L’homme d’affaires, dont le génie marketing a été célébré dans la presse locale, en est convaincu: le terroir valaisan est assez grand pour approvisionner le monde entier.

A commencer par l’Asie. «De ma filiale à Singapour, j’entends développer l’exportation de vin suisse haut de gamme en Thaïlande, au Vietnam et en Indonésie», énumère celui qui a démarré il y a vingt ans sa microsociété en reprenant la vigne familiale d’un hectare et demi, pour en faire une entreprise d’une centaine de salariés. Disposant à présent de cinquante fois plus de terrains de vigne, le groupe Giroud Vins produit à ce jour une trentaine de crus différents, parfois médaillés, et destinés à plus des deux tiers aux hôtels, restaurants et cafés.

Le maître des lieux, à l’origine apprenti caviste et œnologue de formation, espère écouler à présent une partie de ses volumes en Chine. «Je suis sur le point de conclure un important contrat de vente avec plusieurs acteurs majeurs», résume l’homme d’affaires qui ne parle pas un mot d’anglais, encore moins de mandarin. De retour d’un énième voyage dans la région, il se refuse à en dire davantage de peur «d’offenser certains de ses partenaires». Mais en insistant un peu, on apprend que les débouchés en question ne concernent ni Pékin, ni Shanghai, «des marchés beaucoup trop adultes», d’après l’entrepreneur qui a prospecté ces dernières années plusieurs localités avant de jeter son dévolu sur une province dotée de plusieurs dizaines de millions d’habitants.

«Cela fait à présent deux années que le secteur du vin en Chine se met en place. Dans environ trois ans, il sera consolidé», estime celui qui n’a pas attendu d’être contacté par des importateurs chinois pour aller à leur rencontre. Pas plus qu’il ne s’est laissé prier avant de reprendre la Cave du Palais de Justice à Genève en 2009, ou pour lancer deux ans plus tôt sa chaîne Wine Universe, à partir de Genève-Aéroport, pour ensuite essaimer le concept dans toute la Suisse et viser plus récemment l’exportation à travers le système de franchise.

Il y a une dizaine d’années, Dominique Giroud a aussi fait parler de lui suite à ses thèses familiales ultra-conservatrices. Il s’est depuis fait un peu plus connaître pour ses activités de sponsoring sportif (Patrouille de glaciers, HC Servette…). Mais ce qui le caractérise le mieux, c’est sans doute son sens tranché des affaires, qui lui fait à présent espérer ouvrir rapidement un point de vente en Chine et, pourquoi pas, un restaurant haut de gamme à l’image de celui inauguré à Singapour en 2007, dans des locaux rachetés à Audemars Piguet. L’enseigne caracole en tête des 100 meilleures tables de la ville, selon les éditions locales du magazine britannique Tatler. «Il y a cinq ans, les Asiatiques buvaient encore du cognac à table. Aujourd’hui, le vin représente 65% du chiffre d’affaires du restaurant. Avec 25 000 bouteilles suisses et étrangères écoulées par année, cela en fait le plus important vendeur de vin de sa branche», se félicite son propriétaire, qui, d’un investissement de base d’environ 350 000 francs, a pu en amortir la moitié la première année d’activité. A tel point qu’il considère son fleuron gastronomique comme un laboratoire de goûts – les palais asiatiques préférant les vins blancs «pas trop acides et gras» aux saveurs salées ou sucrées – autant qu’une incontournable tête de pont pour ses affaires extrême-orientales.

Selon Dominique Giroud, la Chine représente un potentiel commercial jusqu’à dix fois supérieur à celui de Singapour. «A terme, 82% du marché du luxe se fera là-bas, même si les Chinois consomment encore beaucoup de deuxièmes vins [production à plus grande échelle]», insiste celui qui depuis longtemps se sent à l’étroit dans sa cave sédunoise, d’où il estime avoir développé «au maximum» ses parts de marché helvétique.

D’où cet appel insistant du grand large. Mais pourquoi la Chine plutôt que la Russie ou le Brésil? «C’est là que j’ai décidé de mettre la barre du défi… Pour l’instant! Je n’ai que 40 ans, je peux encore accomplir», répond Dominique Giroud, qui, dans l’absolu, rêve de développer l’œnotourisme et d’offrir à sa cave une particule de château. Mais dans l’immédiat, l’entrepreneur confie vouloir réfléchir à une alternative au «R» de son patronyme: «Si Château Laffitte marche très bien en Chine, c’est aussi parce que toutes les lettres sont faciles à prononcer», conclut-il.

«De Singapour, j’entends exporter du vin suisse haut de gamme en Thaïlande, au Vietnam et en Indonésie»