Le déficit en infirmières est un enjeu mondial

Santé A l’échelle planétaire, le manque de personnel soignant se chiffre à 4,2 millions

Prolonger les carrières d’un an diminuerait de 15% la pénurie

Le lancement de l’enquête nationale «nurses@work» le 16 septembre dernier a ramené sur le devant de la scène la question de la pénurie des infirmières. Connues d’ici à un an, les leçons de cette étude devraient permettre de lever le voile sur les effets de ce phénomène et de faire de nouvelles propositions concrètes pour compléter les mesures déjà prises pour résoudre un problème de santé publique identifié depuis une quinzaine d’années en Suisse.

Depuis, la pénurie des infirmiers/ères diplômé(e)s (ID) a pris une nouvelle ampleur, internationale. D’ici à 2020, le déficit se chiffrerait au niveau mondial à 4,2 millions de personnels soignants. En Suisse – où les statistiques sont approximatives en l’absence de registre professionnel central –, on parle de 25 à 30% de ressources supplémentaires nécessaires d’ici à 2020 (hors retraite).

Les 2500 nouveaux ID par an ne suffisent pas à combler les départs naturels, le vieillissement de la population et l’augmentation des besoins qui en découle, ou la diminution des candidatures pour ce métier. Des disparités existent entre pays et entre cantons. Le déficit est moins important en Suisse alémanique, en EMS qu’en milieu hospitalier, en zone éloignée qu’en plaine.

Mais partout le constat est le même: les pays peinent à faire face au déficit avec les seules ressources nationales. Ils recourent par conséquent à l’importation de main-d’œuvre des pays voisins et, de plus en plus, de l’hémisphère Sud. Ce qui n’est pas sans poser «d’importants problèmes éthiques» selon Véronique Addor, chercheuse de la Haute Ecole de santé de Genève et responsable du projet «nurses@work».

En Suisse comme ailleurs en Europe, la pénurie touche également toutes les professions de la santé. L’interchangeabilité des compétences n’a plus sa place dans un tel contexte. Le temps où les ID avaient l’habitude d’assumer des tâches pour alléger les programmes des médecins – et vice versa – est révolu.

Les causes de la pénurie concernent d’abord la formation initiale. Dans un monde hautement concurrentiel, les filières souffrent d’un manque d’harmonisation fédérale comme internationale. Les femmes (entre 78 et 92% des effectifs) se tournent de plus en plus vers d’autres carrières, mieux valorisées et reconnues.

A ce problème s’ajoute une faible durée moyenne de vie professionnelle: entre 13 et 15 ans en Suisse, selon des estimations empiriques. Pourtant, les calculs réalisés montrent qu’un an d’activité supplémentaire diminuerait de 10 à 15% la pénurie. En aval aussi, la question est complexe: comment organiser le retour à la vie professionnelle après un congé maternité? Comment favoriser la réinsertion, la mobilité et la rétention?

Les solutions envisagées convergent, qui passent par des mesures fortes sur la formation initiale, la formation continue, la réinsertion professionnelle, la gestion du personnel et la motivation. Sans oublier la promotion des métiers de personnels soignants auprès des jeunes via des campagnes de sensibilisation.

En Suisse, les résultats des premières initiatives locales (mesures sur la formation, motivation du personnel pour le maintenir plus longtemps en emploi, sensibilisation des jeunes à ces métiers) paraissent encourageants. Ils pourraient faire école au plan national. Car, au-delà des chiffres, la pénurie semble être avant tout un problème qualitatif.

La Suisse romande a ainsi décidé de passer la formation d’infirmière au niveau bachelor, offrant plus de possibilités d’équivalence, de réorientation et d’évolution vers d’autres carrières. Résultat: une augmentation de 60% de candidat(e)s, alors que le niveau a stagné en Suisse alémanique. Dans le canton de Vaud, des mesures concrètes d’aménagement du temps de travail ont été mises en place pour aider les ID à revenir à la vie professionnelle. A Genève, la réflexion a porté sur une révision des grilles salariales pour mieux tenir compte de la pénibilité du travail.

Bien qu’insuffisantes pour résoudre à court terme la pénurie, ces pistes ont pour mérite de privilégier une approche pragmatique. D’abord parce que la Suisse a une longueur d’avance en matière de couverture de personnel ­soignant et de médecins par habitant (68,4 professionnels pour 1000 habitants contre une moyenne de 48,6% dans les pays de l’OCDE). Mais aussi parce que ses conditions-cadres sont parmi les plus favorables en Europe, selon l’étude internationale RN4CAST.

La Suisse est à la pointe en Europe en matière de couverture de personnel soignant et de médecins par habitant