Né en 1951 en Allemagne, Herbert Scheidt est depuis vendredi le nouveau président de l’Association suisse des banquiers (ASB), suite au retrait de Patrick Odier.

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Après avoir travaillé pour Deutsche Bank dans différents pays européens et à Genève, le double national suisse et allemand a dirigé entre 2002 et 2011 la banque privée Vontobel, avant d’en prendre ensuite la présidence. Entretien au siège zurichois de la banque.

Le Temps: Vous êtes bientôt âgé de 65 ans. Quand on vous a proposé de reprendre la présidence de l’Association suisse des banquiers (ASB), quels ont été les éléments qui ont pesé dans votre décision d’accepter d’assurer cette fonction?

Herbert Scheidt: Tout d’abord, je me sens fit et suis en pleine forme. J’ai beaucoup d’énergie pour me lancer dans cette nouvelle fonction. Outre cet aspect, j’ai aussi un sentiment de responsabilité envers la Suisse où je vis depuis plus de vingt ans. Je suis très content de ce que j’ai pu réaliser dans mes activités professionnelles en Suisse. J’ai envie de rendre quelque chose à mon secteur d’activité et à la société plutôt que de simplement me retirer.

– Quelles seront vos priorités à la tête de l’ASB ces prochaines années?

– Il est important de se lancer avec un regard neuf dans une telle nouvelle fonction. Il faut être prêt à aborder le changement dans un environnement en pleine transformation à plusieurs égards. La réglementation n’a cessé d’augmenter. On assiste à des fluctuations importantes dans la situation géopolitique. On voit de nouvelles tendances comme la fintech. Dans un tel contexte, il sera important d’avoir une coopération très étroite avec les autorités politiques et réglementaires afin de trouver des solutions équilibrées dans ces domaines: accès au marché, réglementation et nouveaux développements liés à la numérisation ou les technologies financières.

– Comment voyez-vous les chances de parvenir à un accord permettant d’assurer l’accès au marché en Europe?

– A cours terme, l’objectif est de parvenir à un accord sur les services financiers négocié de manière bilatérale avec nos principaux pays partenaires en Europe, à l’exemple de ce qui a été conclu avec l’Allemagne.

– Peut-il servir de base pour négocier avec d’autres pays?

– Je pense qu’il peut servir de modèle pour d’autres accords à négocier avec d’autres pays. Plutôt que de viser un accord global valable pour tous les domaines d’activités et dans toute l’UE, il est préférable de commencer à négocier des accords portant sur des segments spécifiques des services financiers avec quelque pays. Actuellement, l’UE est tellement occupée à négocier avec la Grande-Bretagne à la suite du Brexit qu’elle ne va forcément prêter une oreille très attentive aux demandes de la Suisse à propos d’un accord global avec l’UE.

– Vous ne croyez donc pas à un accord global avec l’UE dans les services financiers?

– Un accord sur les services financiers de très grande envergure ne me paraît pas réalisable avec l’UE dans un horizon de court terme. Ce serait un projet de long terme. Mieux vaut réussir à conclure des accords bilatéraux avec quelque pays partenaires plutôt que de viser un grand projet d’accord négocié sur le plan global. Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras!

– Qu’attendez-vous durant votre mandat sur le plan de la réglementation?

– Mon souhait est d’abord que l’on ne continue pas sur la voie d’une réglementation obsédée par les détails. Plutôt qu’une approche basée sur les règles, ou «rule-based», je préfère une réglementation basée sur les principes («principle-based»). Ensuite, je pense que la réglementation devrait être davantage différenciée en fonction des différents segments d’activités qui existent au sein du secteur bancaire, plutôt qu’en fonction des instituts. Il est nécessaire d’avoir une réglementation qui s’oriente en fonction des risques et des segments d’activités.

– Avez-vous un exemple à ce sujet?

– Prenons le cas de la gestion d’actifs. La réglementation dans ce domaine est de plus en plus définie par des consultants qui établissent des standards appliqués sur le plan mondial par la plupart des acteurs du secteur. La mise en place de la véritable réglementation a donc déjà lieu auprès des consultants. Dans un tel domaine, il n’est ainsi pas difficile de négocier avec différents pays sur la base de normes considérées comme équivalentes à l’échelle mondiale. La nécessité d’établir une réglementation mieux segmentée selon les différents types d’activités reflète aussi l’évolution globale observée dans d’autres domaines. Le domaine des services financiers est en train d’offrir de plus en plus une spécialisation ainsi qu’une diversification de produits et services. La réglementation doit s’adapter à cette nouvelle donne. Le concept «one size fits all» n’est pas adéquat.

– Au sujet de la réglementation, il y a eu parfois ces dernières années des positions très différentes au sein des différents groupes d’intérêt qui existent dans le secteur bancaire en Suisse. Pensez-vous pouvoir trouver une ligne commune pour toute la branche?

– Les médias ont souvent mis l’accent sur les différences qui existaient au sein de notre branche sur certains points. Personnellement, je pense qu’il y a une grande harmonie au sein du conseil d’administration de l’ASB – et que les intérêts communs l’ont emporté même dans les dossiers difficiles qui ont dû être négociés durant les années qui ont suivi la crise financière. Mon rôle sera de trouver des solutions qui puissent être valables pour toute la branche. Je ne pourrai toutefois bien sûr pas rencontrer des représentants des 266 banques membres de notre association. Mais je vais rencontrer personnellement les 18 membres du conseil d’administration de l’ASB ces prochaines semaines pour mieux identifier les besoins de chaque groupe d’instituts.

– Concernant le nombre de vos membres, on comptait encore 320 banques en Suisse en 2010. Combien y en aura-t-il encore dans cinq ans?

– Bien sûr, la consolidation va se poursuivre dans le secteur. On assiste à une diminution des marges, à une hausse des coûts liés à la fois à la réglementation mais aussi en raison des investissements dans la banque numérique, à quoi s’ajoute l’effet des taux négatifs. L’énorme changement structurel en cours dans la branche va se poursuivre. Malgré cela, un point important doit être mentionné: entre 2006 et 2015, l’emploi dans le secteur bancaire est resté pratiquement inchangé, passant de 104 000 à 103 000 en fin d’année dernière. Compte de l’étendue de la crise financière, cette stabilité de l’emploi est remarquable.

– Sur le plan politique, un des prochains grands rendez-vous qui concernera l’ASB sera le vote sur l’initiative Matter qui veut ancrer la protection du secret bancaire dans la Constitution. Etes-vous prêts pour cette discussion?

– De mon point de vue, l’initiative Matter est avant tout une question qui s’adresse au citoyen. Celui-ci devra définir quelle est la relation entre lui et l’Etat sur le plan de la protection de la sphère privée. Ce n’est en réalité pas un thème spécifique aux banques. Notre rôle, en tant que gérant de fortune, est d’assurer que l’argent soit géré de manière optimale. En revanche, nous ne sommes pas une institution qui doit assurer un rôle d’intermédiaire entre le citoyen et l’Etat dans les questions relatives à la fiscalité. Notre fonction n’est pas de vérifier la conformité fiscale des avoirs de nos clients. Et nous ne voulons en aucun cas que l’on nous pousse à assurer un tel rôle! C’est pourquoi l’ASB est d’avis que l’initiative Matter n’est pas nécessaire. D’autant plus que la protection de la sphère privée des clients est déjà protégée par le droit actuel.

– Après Pierre Mirabaud et Patrick Odier, vous êtes le premier président non francophone de l’ASB et vous n’êtes encore pas très connu auprès du grand public en Suisse romande. Serez-vous souvent présent lors d’événements en Suisse romande?

– J’ai vécu avec ma famille durant sept ans à Genève à partir de 1996. Mes enfants sont presque parfaitement bilingues français-allemand. Je me réjouis d’aller en Suisse romande chaque fois que j’en ai l’occasion. Dans mon activité de président du conseil d’administration de Vontobel, je suis souvent en contact avec des représentants de la place financière genevoise. Je me sens autant chez moi à Genève qu’à Zurich.

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– Vous vous êtes beaucoup engagés dans la promotion de la place financière suisse dans le domaine de la gestion d’actifs aux côtés de la Swiss Fund & Management Association (SFAMA). Qu’est-ce qui est nécessaire pour permettre de place la Suisse sur la carte mondiale de la gestion d’actifs?

– Dans ce domaine, il faut d’abord pouvoir s’appuyer sur important marché à domicile. Sur ce plan, la Suisse bénéfice d’un bon point de départ avec quelque 2000 milliards de francs d’actifs gérés à partir de notre pays, comme nous l’avons présenté il y a une semaine. Le deuxième point nécessaire est la capacité de pouvoir exporter ces services. Il faut tout entreprendre, notamment sur le plan politique, pour pouvoir obtenir l’accès au marché pour la gestion d’actifs ou les équivalences nécessaires sur le plan réglementaire. Cet aspect réglé, je pense qu’il ne serait pas difficile d’attirer des spécialistes de Londres vers la Suisse. Beaucoup d’entre eux apprécient le cadre de vie offert par la Suisse.

– Qu’attendez-vous du côté des représentants de la politique sur ce plan?

– J’attends du parlement qui mette en oeuvre le plus rapidement la Loi sur les services financiers (LSFin) et la loi sur les établissements financiers (LEFin). Ensuite, il faut que le parlement aide à adopter des normes qui soient compatibles à la fois sur le plan international. Ce soutien est à mon avis essentiel si l’on veut promouvoir l’exportation des services de la gestion d’actifs à partir de la Suisse. La gestion d’actifs est une branche d’exportation importante, au même titre que l’industrie des machines ou l’horlogerie par exemple.

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– Les termes fintech et blockchain sont devenus incontournables lors des conférences sur le secteur bancaire. Vous avez pu suivre de près l’éclatement de la bulle internet au début des années 2000. Voyez-vous des parallèles entre l’enthousiasme qui règne actuellement pour la fintech et celle d’alors pour les valeurs internet?

– Non, je pense que les deux périodes ne sont pas comparables. L’éclatement de la bulle internet a eu d’autres motifs. De plus, malgré l’éclatement de celle-ci, il faut se rappeler que les tendances de fonds liées à l’émergence d’internet se poursuivies dans les années qui ont suivi. Je pense que la numérisation dans le secteur bancaire va continuer de transformer en profondeur la relation entre les consommateurs et les prestataires de services financiers. Les plus grands changements résultants de la numérisation ne sont pas d’ordre technique mais plutôt dans le comportement des clients et l’interaction avec ceux-ci. Ils mettent le client au centre de l’attention.

Si un client ne peut plus appeler son gérant parce que c’est le week-end, il peut tout de même avoir des échanges avec via une application bancaire qui lui permet de chatter avec son conseiller à la clientèle. De même, un client qui n’est pas content d’un service le fait savoir sur des forums ou chats. Cela modifie profondément les relations entre clients et conseillers.

– Et au sujet de la technologie des chaînes de blocs («blockchain»)?

– La blockchain est basée sur une technologie incroyablement intelligente. Toutefois, je pense qu’une grande quantité de travail sera encore nécessaire avant que l’on ne puisse utiliser de manière massive les possibilités offertes par cette technologie dans des applications concrètes employées tous les jours.