Trônant dans une salle de son vaste palais néo-Renaissance, à Moscou, Platon Lebedev faisait grise mine, ce 28 mars 2002. Quelques jours plus tôt, le président du groupe Menatep avait reçu un appel d'un haut dirigeant de la division de gestion de fortune privée de UBS, à Zurich. Ce dernier – qui souhaite instamment ne pas être nommé – s'inquiétait d'un article paru le 4 mars 2002 dans Le Temps et relatant les transactions discrètes de proches du groupe pétrolier Yukos, dont Menatep est le principal actionnaire, à la banque Leu de Zurich.

«La société va être convoquée par le Parquet russe», expliquait le milliardaire au regard sombre en fumant cigarette sur cigarette. Sa crainte était prémonitoire: en juillet dernier, Platon Lebedev a été arrêté par la justice russe pour «fraude» et «évasion fiscale». Son partenaire Mikhaïl Khodorkovski, considéré comme l'homme le plus riche de Russie, a subi le même sort le 25 octobre et a dû démissionner de la direction de Yukos. Les deux hommes rejettent les accusations portées à leur encontre et se disent victimes d'un procès politique.

La double arrestation a des répercussions en Suisse, où les maîtres de Menatep et de Yukos ont construit depuis le milieu des années 90 un empire économique qui s'étend de Schwyz à Genève.

Forfaits fiscaux négociés.

La société à l'origine du malheur des deux oligarques, Apatit, est un fabricant d'engrais possédant une filiale au 18, rue Saint-Pierre, à Fribourg. La justice russe accuse Platon Lebedev et Mikhaïl Khodorkovski d'avoir «volé» à l'Etat 20% d'Apatit lors de sa privatisation en 1994, payant pour leur acquisition 225 000 dollars alors que cette participation est aujourd'hui évaluée à… 283 millions de dollars.

Selon des sources informées, la filiale suisse d'Apatit vend la production d'engrais des usines russes sur les marchés internationaux, ce qui présente deux avantages: une partie importante des profits reste à l'étranger, et la filiale paie très peu d'impôts.

«Toutes les sociétés suisses liées à Menatep, comme Apatit, bénéficient de forfaits fiscaux incroyables conclus avec les autorités cantonales», assure un initié. Cela concerne NW Nordwest, une société administrative basée à Fribourg, et PolyFert AG, à Altendorf (SZ), spécialisée dans la «vente et achat de marchandises». Ces «boîtes aux lettres» sont gérées par GM Services, à Genève. Selon des documents bancaires datés de 1999, les ayants droit économiques de GM Services sont Mikhaïl Khodorkovski, Platon Lebedev et quatre autres actionnaires historiques de Yukos. GM Services fournit des services administratifs, logistiques et informatiques aux entités du groupe Menatep. Yukos possède aussi une filiale de négoce employant plusieurs dizaines de personnes à Genève, Petroval.

Les dirigeants de Yukos et Menatep ont placé, à travers de telles structures, des sommes considérables hors de Russie dans les années 1990. Ils ne sont pas les seuls. A la même époque, de nombreux Russes ont transféré de l'argent à l'étranger par l'intermédiaire de Benex, une structure créée aux Etats-Unis par des employés de la Bank of New York.

Un chanteur comme client

Parmi les clients de Menatep amenés dans les banques helvétiques via Benex, on trouve Alexandre Malinine, l'un des plus célèbres chanteurs de Russie, qui possédait un compte chez SCS Alliance à Genève. Mais les relations bancaires de Menatep ne s'arrêtent pas là: «Je travaille avec tout le monde en Suisse», expliquait l'an dernier Platon Lebedev, en se vantant de ses bonnes relations avec UBS et Credit Suisse. D'autres banques ont eu affaire à lui ou à Yukos: UEB, Paribas, la Banque Cantonale Vaudoise… comme l'exposait dimanche la SonntagsZeitung, Mikhaïl Khodorkovski a même songé à acheter une banque suisse, PG Partner à Zurich.

Un juriste proche de Menatep confie qu'à la suite des arrestations en Russie, les «éventuels avoirs» du groupe en Suisse vont être examinés pour vérifier qu'ils ne comprennent pas de fonds d'origine douteuse. Précaution presque superflue: vu les motivations fiscales et politiques des enquêtes ouvertes contre Mikhaïl Khodorkovski et Platon Lebedev, les chances que la Suisse collabore à ces procédures sont infimes. Pour l'instant, la Russie – qui accuse une mystérieuse société suisse liée à Menatep, Russian Trust & Trade, d'avoir participé au rachat frauduleux des actions Apatit – n'a d'ailleurs présenté aucune demande d'entraide.

Les deux hommes d'affaires, qui ne devraient pas être libérés avant la fin de l'année, peuvent méditer dans leurs cellules cette pensée réconfortante: lorsqu'ils sortiront, leurs banquiers à l'étranger les attendront sans doute avec de quoi passer une retraite dorée.