Criminalité

La lenteur de la justice suisse dénoncée dans le scandale Magnitski

Le financier américain William Browder dit avoir tracé quinze millions de dollars, blanchis en Suisse par des fonctionnaires russes corrompus. Mais sa découverte semble peu intéresser les procureurs fédéraux

William Browder a dû patienter deux ans et demi pour confier ses documents à la justice suisse. 15,6 millions de dollars supplémentaires liés à l’affaire Magnitski seraient passés par des banques helvétiques. Plusieurs millions ont déjà été gelés en Suisse dans le cadre de cette affaire de détournement d’argent issu de malversations fiscales commises par des fonctionnaires de l’Etat russe.

Selon William Browder, l'argent supplémentaire qu'il aurait découvert, déposé sur une myriade de comptes en banque, aurait été utilisé pour payer des écoles privées de la région lémanique, pour des voyages en jets privés, et pour investir dans des sociétés.

Le financier américain, qui avait dénoncé le scandale en 2007, a – « enfin » dit-il – été reçu et entendu le 24 septembre dernier par le Ministère Public de la Confédération, alors première demande d’entrevue date du 6 avril 2013.

L’affaire Magnitski est source de tension entre la Russie et l’Occident depuis six ans. Elle a valu aux Etats-Unis le vote d’une loi spécifique contre les citoyens russes qui violent les droits de l’homme. Elle aurait entraîné deux assassinats sur sol européen: un banquier russe, devenu informateur de l'enquête, tué en Grande-Bretagne, et l’autre meurtre en France. Au total, pas moins de dix procédures criminelles sont en cours en Europe et aux Etats-Unis, liées au combat judiciaire que William Browder mène depuis la mort suspecte de son avocat russe Sergei Magnitski le 16 novembre 2009 dans une prison moscovite.

William Browder était il y a dix ans le plus gros investisseur étranger en Russie avec son fond Hermitage Capital, avant d’être expulsé du pays au motif qu’il était devenu «une menace pour la sécurité de l’état». Il a toujours affirmé que l’arrestation de son juriste était intervenue après la découverte et la dénonciation par celui-ci d’une affaire de fraude fiscale à hauteur de 230 millions de dollars, impliquant plusieurs organes du pouvoir russe, dont des fonctionnaires, des policiers et des juges.

William Browder demande justice dans cette affaire et en a fait une croisade personnelle, qu’il mène depuis son bureau londonien contre le président russe Vladimir Poutine et son régime qu’il estime corrompu.  

Il en veut aussi, à moindre échelle, à la justice suisse. «Sa lenteur est très étrange», souligne-t-il. «C’est frustrant, on ne s’explique pas un tel retard» fait écho son avocat genevois Daniel Tunik. Selon lui, des demandes d’entrevues avec le procureur général de la Confédération ont été faites les 29 avril et 6 novembre 2013, puis le 3 avril 2014, pour obtenir une fin de non recevoir «pour le moment». En mai 2015 un nouvel échange n’aboutit pas, avant finalement le rendez-vous du 24 septembre dernier. William Browder espérait rencontrer le procureur fédéral Patrick Lamon, il ne verra que son adjoint.

Le 7 décembre prochain, un procès lié à l’affaire Magnitski s’ouvrira à New York, «et l’enquête a débuté 2 ans plus tard qu’en Suisse», martèle William Browder. Même après son dernier entretien à Berne, il n’attend pas grand-chose de la justice helvétique. «Les documents que j’ai fournis proviennent d’enquêtes sur l’affaire Magnitski dans d’autres pays. Si la justice suisse l’avait voulu, elle aurait déjà depuis longtemps ces papiers entre ses mains et aurait agi.» 

Le Ministère public de la Confédération n'a fait aucun commentaire sur la rencontre, mais confirme qu’il poursuit ses investigations dans l'affaire Magnitski.

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