C’est un entrepreneur au passé intrigant qui s’est installé en mars dernier sur l’aéropôle de Payerne (VD). Paria en Russie et considéré comme une menace pour la sécurité nationale aux Etats-Unis, Mikhail Kokorich a été sanctionné par le gendarme des marchés américains pour avoir exagéré les progrès de sa société californienne, qui veut déplacer des satellites dans l’espace, a-t-on appris cette semaine. Dénonçant une machination politique, le physicien de formation veut dorénavant concevoir des avions-fusées capables de vols supersoniques.

Si Mikhail Kokorich s’est installé à Payerne, c’est parce que l’entreprise qu’il a fondée en 2017 en Californie, Momentus, est en passe d’être acquise par Stable Road, un SPAC, une de ces coquilles vides cotées en bourse omniprésentes à Wall Street, qui avait 172,5 millions de dollars à investir.

Incubée dans l’accélérateur de start-up Y Combinator (d’où sont notamment sortis Dropbox ou Airbnb), Momentus (120 employés) prévoit de déplacer de petits satellites dans l’espace, où ils seraient emmenés par des fusées. Une fois là-haut, un véhicule spatial de Momentus les positionnerait précisément là où leurs propriétaires veulent les installer, grâce à une technique de propulsion innovante utilisant notamment de l’eau.

Le secteur de l’aérospatiale privé est actuellement très médiatisé, entre les lancements réussis par SpaceX d’Elon Musk, le patron de Tesla, ou le récent vol réussi de Richard Branson, engagé avec d’autres milliardaires dans une course vers le tourisme galactique. Plus tôt dans son existence, Momentus a notamment été financée par la société genevoise ACE & Company, dirigée par Adam Said, révèle le site Gotham City.

La SEC l’accuse d’avoir menti

Après avoir fait valider la technologie de Momentus par une société d’audit spécialisée, le SPAC s’est engagé à investir 172,5 millions de dollars dans l’entreprise, tout en organisant le placement de 175 millions supplémentaires dans des actions de Momentus, levés auprès d’autres investisseurs.

Puis le gendarme des marchés américain s’en est mêlé, prononçant la première sanction de l’histoire contre un SPAC, à notre connaissance. Le 13 juillet, la SEC a annoncé avoir inculpé Stable Road, Momentus et leurs patrons respectifs pour avoir menti. Mikhail Kokorich aurait exagéré le degré de maturité de sa technologie et le patron de Stable Road se serait contenté de relayer ces propos aux investisseurs dans son SPAC. Ce qui pourrait constituer de la fraude par négligence, selon la SEC.

Si un SPAC n’acquiert pas une entreprise dans les dix-huit ou vingt-quatre mois, il doit rembourser ses investisseurs (les 172,5 millions dans ce cas) mais, surtout, ses animateurs perdent leur mise de départ, souvent de l’ordre de 8 à 9 millions. Ce qui explique la frénésie d’acquisitions en cours aux Etats-Unis.

Dans le détail, la SEC reproche à Mikhail Kokorich d’avoir déclaré qu’un test effectué dans l’espace en juillet 2019 s’était révélé concluant, dans des présentations à des investisseurs, dans une interview et sur le blog de la société. Alors que le test a été un échec, avance la SEC.

«Totalement faux»

«C’est totalement faux», répond au Temps l’entrepreneur russe, le seul des inculpés à avoir refusé l’accord proposé par la SEC (les autres ont payé un total de 8 millions de dollars pour mettre fin aux poursuites). «Notre système de propulsion a fonctionné durant ce test, c’est ce que nous voulions établir, mais l’électronique du satellite que nous avions embarqué a eu des défaillances», détaille le physicien de 44 ans né en Sibérie, qui a dû céder ses parts dans Momentus pour 1 dollar.

Selon lui, le Département américain de la défense se trouve derrière ces sanctions, «car le gouvernement ne veut pas que des Russes ou des Chinois investissent dans des secteurs critiques. Je n’ai pas réussi à convaincre les autorités que je suis un entrepreneur honnête qui pourrait devenir le prochain Sikorsky [le constructeur d’hélicoptères américain créé par un émigré ukrainien, ndlr] dans l’aérospatiale», précise celui qui n’a jamais obtenu de carte de résident américain, un fait que la SEC lui reproche aussi d’avoir dissimulé (ce qu’il dément), et qui est persona non grata en Russie depuis qu’il a soutenu des organisations opposées au président Poutine, dans les années 2010.

Soutenue par Innovaud

Président du comité d’Innovaud, Rémi Walbaum s’était rendu dans les locaux d’Astro Digital US, la première société que Mikhail Kokorich a créée aux Etats-Unis, en 2015, après avoir côtoyé l’entrepreneur russe lors d’un cours à l’Université Stanford, en 2016. «Puis Mikhail Kokorich a repris contact avec nous en février 2021 et Innovaud l’a aidé à s’installer en Suisse, détaille Rémi Walbaum. Le canton de Vaud a beaucoup investi dans son technopôle de l’aéroport de Payerne, nous cherchons à attirer des entreprises de haute technologie comme la nouvelle société de Mikhail Kokorich.»

Cette dernière, Destinus, veut créer des avions-fusées qui relieront les continents en quelques heures, d’abord pour transporter du fret. Avec une vingtaine d’emplois prévus cette année et une soixantaine en 2022, glisse Rémi Walbaum, qui souligne également les contrôles effectués sur Mikhail Kokorich par le canton, les banques ou le gouvernement fédéral (qui lui a fourni un permis B).

«Le fait que Mikhail dispose d’une lettre de recommandation de l’Agence spatiale européenne, qui voulait l’attirer, nous a aussi rassurés, poursuit notre interlocuteur. Le canton n’a rien déboursé pour le faire venir et nous n’avons pas eu besoin de l’aider à trouver des capitaux, car il a déjà ses propres investisseurs.» Destinus a levé plus d’une dizaine de millions de francs, nous a affirmé Mikhail Kokorich, notamment auprès d’investisseurs qui l’avaient déjà soutenu par le passé.

Quant au risque que ces belles promesses ne s’envolent comme celle de feu Swiss Space Systems (S3), l’entreprise disparue en 2017 dont le patron est soupçonné d’avoir mis en scène sa propre agression, «les start-up sont toujours risquées, c’est sûr et Destinus est un gros pari, qui prendra du temps à se concrétiser. Mais il existe un marché pour transporter des biens rapidement d’un point à l’autre de la planète», conclut le président du comité d’Innovaud.