Le secret était bien gardé. Après dix-huit mois de négociations, Provimi Kliba SA, spécialisée dans la collecte de céréales, l'alimentation animale et la meunerie, a annoncé hier soir qu'elle se fait racheter par le géant Cargill, à un prix qui n'a pas été divulgué. La raison sociale, les 430 emplois et la direction de Provimi Kliba actuellement assurée par Guy Cuendet, 52 ans, ne sont pas touchés par cette décision.

Celle-ci n'en témoigne pas moins des profondes mutations que traverse l'agriculture. De Provimi Kliba, les Romands connaissent surtout l'énorme silo planté au bord de la Venoge, à Penthalaz. Fondée en 1926 sous le nom de Grands Moulins de Cossonay, la société restait jusqu'à ces derniers jours entièrement contrôlée par les familles vaudoises Cuendet (proches des grainiers André), via la holding Alcorex. Elle s'est beaucoup développée par croissance externe ces dernières années. En 1995, Provimi rachetait les moulins Kliba à Kaiseraugst (100 employés), en grandes difficultés financières. Ont suivi la reprise d'Obi Bischofzell en 1999, celle de Nafag (Gossau) en 2001 et celle d'Obst Sursee en 2002. Provimi Kliba transforme aujourd'hui 300 000 tonnes de céréales ou oléagineux et compte 11 000 clients actifs. Elle ne communique pas ses résultats financiers. L'entreprise semble solide. «Le rendement est bon, et nous voulions précisément assurer l'avenir tandis que la situation reste saine», dit Guy Cuendet. L'âge élevé des actionnaires les a poussés à rechercher une solution moins dépendante des familles fondatrices.

Le marché, lui, est plus tendu. Très dépendants de l'évolution générale de l'agriculture, les meuniers et fabricants d'aliments pour bétail connaissent depuis vingt ans un mouvement de concentration qui s'accompagne d'une baisse de la production – de 1,6 million de tonnes au début des années 80 à 1,2 million aujourd'hui. Provimi Kliba contrôle 23% de ce marché, les deux autres acteurs importants étant Fenaco (30 à 32%) et les coopératives Landi.

Qu'est-ce qui peut pousser le géant Cargill (97 000 employés dans 59 pays, dont 380 à Genève) à racheter une société de (relativement) petite taille? Le siège genevois de la multinationale ne commente pas la transaction. On peut supposer que les perspectives de rentabilité de Provimi Kliba ne sont pas mauvaises. L'entreprise a commencé à se diversifier dans les aliments haut de gamme pour chiens et chats (Iso-cat et Iso-dog) et poursuivra vraisemblablement sa politique d'acquisitions, les concurrents suisses de taille moyenne ayant de la peine à tourner. «Nous avons une position de challenger sur le marché, et cela nous plaît», ajoute Guy Cuendet.

Rudolf Marti, directeur de l'Association suisse des fabricants d'aliments fourragers, estime que l'opération «est bonne pour les employés et l'entreprise». Cargill dispose d'un important savoir-faire, de filières d'approvisionnement intéressantes (par exemple du soja non modifié génétiquement provenant du Brésil). Le groupe mène une politique industrielle à long terme et n'est pas mû par le seul intérêt financier. A noter qu'il s'agit aussi d'une entreprise familiale et non cotée en Bourse, ce qui est assez typique dans le domaine très particulier qu'est le commerce mondial du grain.

Par une malicieuse coïncidence, une autre société Provimi, sans aucun rapport avec Provimi Kliba mais aussi active dans les aliments pour animaux, a fait parler d'elle hier quand son actionnaire principal, Edison SpA, a revendu ses 54% du capital aux fonds d'investissement CVC Capital Partners et PAI Management. Cette autre Provimi, fondée dans les années 30 par une holding hollandaise, emploie 6600 personnes dans 28 pays.