Innovation

Quand l'EPFL laisse partir ses pépites technologiques

Quelques jeunes pousses ont été rachetées par des industriels américains. Un écosystème romand dans la technologie semble faire défaut

Quelques start-up romandes, issues de l’EPFL, aiguisent l’appétit de multinationales. Après Lemoptix ou Composyt Light Labs, reprises par Intel cette année, Faceshift a connu le même sort. Elle aurait été rachetée par Apple, même si le géant n’a jamais confirmé ou infirmée cette nouvelle. On ne peut certes pas parler de «razzia». Toutefois, il semble indéniable que certaines pépites de l’EPFL ne laissent pas indifférents les géants de l’industrie. Après Logitech, Cisco, Credit Suisse ou Texas Instrument, l’opérateur Swisscom a récemment ouvert un laboratoire au quartier de l’innovation de l’EPFL. Celui-ci ne compte pas uniquement financer des projets de recherche mais prévoit également de soutenir des start-up.

Que deviennent ces jeunes pousses qui passent sous le giron de multinationales? Qu’en pensent leurs fondateurs et les personnes en charge de l’innovation à l’EPFL? A l’occasion de l’ouverture au mois de décembre d’un laboratoire de Swisscom dans le quartier de l’innovation, le président de l’EPFL, Patrick Aebischer, s’est dit ravi d’apprendre qu’«Apple avait racheté Faceshift ou qu’Intel avait acquis deux start-up du campus.» Toutefois, il estime important que des développements économiques soient aussi effectués sur l’arc lémanique.

Un décalage entre Etats-Unis et Europe

«Il n’y a pas eu de gros succès en Europe dans la technologie ces cinquante dernières années. Aux Etats-Unis, les poids lourds du secteur sont évalués à plus de 170 milliards de dollars. Il y a un décalage d’un facteur dix entre les deux continents», constate Hervé Lebret, spécialiste de l’innovation à l’EPFL, chargé de la gestion des fonds Innogrants. La présence d’importants groupes technologiques en Suisse, ou du moins en Europe, permettrait de créer un écosystème, indispensable aux start-up. Sans cela, d’autres jeunes pousses risquent d’être avalées par des groupes américains, à l’exemple de Yahoo! qui a repris le français Kelkoo, Microsoft avec le danois Navision, Oracle et le suédois MySQL ou IBM qui a acquis le français ILOG.

Que deviennent les start-up de l’EPFL une fois rachetées? Voir six exemples

La Suisse parvient très bien à créer des start-up. Toutefois, si l’on veut un Google en Suisse, il faut une force de financement beaucoup plus importante.

La crainte de certains observateurs est de voir disparaître tout un savoir-faire ainsi que des emplois. «La Suisse parvient très bien à créer des start-up. Le mariage entre l’innovation et le milieu académique est très réussi. Toutefois, si l’on veut un Google en Suisse, il faut une force de financement beaucoup plus importante», commente Pierre-Alain Cardinaux, partenaire chez EY. L’une des voies, consisterait, par exemple, à rendre plus attrayante la taxation des sociétés suisses de capital-risque pour dynamiser l’investissement à grande échelle dans des start-up.

Des mouvements irrésistibles

Hervé Lebret reste néanmoins pragmatique: «On peut regretter que ces start-up soient rachetées, mais cela est lié aux dynamiques de l’industrie. Il n’est pas possible d’empêcher ces mouvements. On oublie souvent que la pharma suisse rachète des start-up américaines, à l’exemple de Genentech par Roche ou Chiron par Novartis. Glyart, une biotech zurichoise, avait aussi été rachetée par Roche.»

D’autres observateurs semblent ravis de ces rachats de jeunes pousses. «Ils démontrent du dynamisme de notre environnement et de l’intérêt de grosses multinationales pour nos start-up. Certaines jeunes entreprises se font racheter mais elles sont peu nombreuses. Et parmi ces dernières, certaines continuent de se développer en Suisse», tempère Jordi Montserrat, un spécialiste de l’entrepreneuriat, codirecteur de venture kick et responsable romand de venturelab.

Deux tiers des start-up sont encore là après dix ans.

Adrienne Corboud Fumagalli, vice-présidente pour l’innovation et la valorisation à l’EPFL, explique: «Les start-up qui sont rachetées dans un délai aussi court sont plutôt l’exception. Deux tiers des start-up sont encore là après dix ans. On peut naturellement regretter que ces entreprises soient essentiellement rachetées par des Américains et que le savoir-faire soit exporté. Il y a toutefois des contre-exemples réjouissants. Intel s’est par exemple implantée sur l’EPFL Innovation Park après le rachat de Lemoptix et de Composit Light Labs, deux start-up issues de l’EPFL, avec à la clé de nouveaux emplois dans la région.»

Lire l’interview d’Adrienne Corboud Fumagalli: «Il n’y a pas de pillage»

Quoi qu’il en soit, il ne s’agit pas de remettre en question les organismes de soutien à l’innovation et à l’entrepreneuriat. «Notre statut d’institution publique à but non lucratif fait que notre budget est utilisé pour une mission de service public, pas pour un quelconque profit. De la même manière qu’on ne demande pas à un étudiant de rembourser une bourse», note Hervé Lebret, qui rappelle que l’EPFL signe des licences de propriété intellectuelle aussi bien à des start-up qu’à des grands groupes: «Nous gagnons de l’argent avec nos start-up.»

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