Technologie

«L’EPFL a un rôle majeur à jouer en cybersécurité»

Jean-Pierre Hubaux, directeur académique du Centre pour la confiance numérique (Center for Digital Trust) et Olivier Crochat, directeur exécutif, expliquent la mission et les ambitions de ce nouvel organisme, basé à l’EPFL et spécialisé en cybersécurité

C’était il y a à peine plus d’un an. Mi-décembre 2017, l’EPFL présentait le Centre pour la confiance numérique (Center for Digital Trust, ou C4DT). L’Ecole polytechnique s’était alors associée avec des partenaires de taille pour se profiler dans la cybersécurité: le CHUV, la Croix-Rouge, ELCA, Sicpa, Swisscom, Swissquote, SGS et Swiss Re. Treize mois après cette annonce, de manière encore discrète, le centre se structure et commence à déployer ses premières activités. En direction des grandes entreprises, mais aussi des PME, comme le précisent Jean-Pierre Hubaux, directeur académique, et Olivier Crochat, directeur exécutif du C4DT.

Le Temps: Plus d’un an après son lancement, comment a évolué le centre?

Jean-Pierre Hubaux: D’abord, je voudrais souligner que la mission du centre est fondamentale. La numérisation de notre société offre des opportunités extraordinaires, mais est aussi porteuse de nombreuses menaces, des cyberattaques aux fake news, en passant par de nouvelles tentatives d’extorsion. Dans ce nouveau monde, la confiance est un élément majeur. Et l’EPFL, avec sa vocation technologique, a un rôle important à jouer. Ces derniers mois, le géant Cisco, mais aussi La Poste et la Fondation Lombard Odier – très intéressée par l’éducation – nous ont rejoints. Olivier Crochat est arrivé au printemps et sept personnes travaillent déjà dans le staff du C4DT – nous serons une dizaine d’ici à trois mois.

Olivier Crochat: Le centre est une interface de premier plan entre la trentaine de laboratoires de l’EPFL concernés par ces problématiques et le monde extérieur. En septembre démarrera en plus un nouveau master en cybersécurité, en collaboration avec l’EPFZ. Le C4DT s’articule autour des trois axes majeurs de l’EPFL: la formation, la recherche et le transfert technologique, pour que les idées qui germent dans les laboratoires se traduisent en services et produits concrets.

Si une entreprise devait être victime d’une cyberattaque, pourrait-elle se tourner vers le centre?

O. C.: Non, pas dans l’urgence, ce n’est pas notre mission. Par contre, que ce soit via des formations spécifiques ou des collaborations avec des acteurs du service public, le centre pourra aider à prévenir ces attaques. En travaillant en partenariat avec l’industrie, nous voulons mettre en place des formations, des services et des règles pour augmenter la sécurité.

Vous intéresserez-vous aussi aux PME?

J.-P. H.: Absolument, nous voulons aider les PME à lutter contre les cyberattaques. Beaucoup d’entre elles découvrent la numérisation mais ne sont pas armées, en interne, pour faire face aux menaces qui accompagnent ce processus. Je suis convaincu que les formations que nous allons mettre sur pied les aideront. Et le transfert accéléré de technologies, pour créer des services utilisables pour tous, bénéficiera aussi aux PME. Indirectement, l’amélioration du niveau de sécurité générale en Suisse dans le cyberespace sera positive pour les petites entreprises.

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Cet été, le centre s’est intéressé au vote électronique. Dans quel but?

J.-P. H.: En effet, nous avons pu sécuriser, en se basant sur la blockchain, un vote interne à l’EPFL. Nous l’avons effectué de manière distribuée, avec des serveurs informatiques sous le contrôle de différentes autorités plutôt que d’une seule, pour accroître la sécurité et la confiance dans le résultat du vote. C’est un bon exemple de ce qui se fait à l’interne et qui pourrait ensuite être utile à tous, hors de l’EPFL. Nous possédons aussi une vaste bibliothèque de logiciels open source, notre but sera de la mettre à disposition de tous. Ainsi, les idées et logiciels conçus ici seront employés à l’extérieur.

Risquez-vous ainsi d’entrer en concurrence avec des multinationales actives dans la cybersécurité?

O. C.: Nous avons l’immense avantage d’être neutres, alors que les industriels de ce secteur ont chacun leur propre agenda. Si un canton, la Confédération, une entreprise ou une administration a un souci qui pourrait concerner d’autres acteurs, nous pouvons aider à apporter des solutions. Le but est vraiment d’être utiles à tous, au niveau suisse mais aussi international, et d’offrir un terrain neutre pour aborder des problèmes généraux. La trentaine de laboratoires de l’EPFL impliqués représentent quelque 300 personnes, nos ressources internes sont importantes.

En Suisse, vous n’avez de loin pas le monopole de la cybersécurité, avec des initiatives qui voient le jour à Genève, à Yverdon et au niveau national…

J.-P. H.: Absolument, et nous ne prétendons pas tout faire, de loin pas. Nous apportons notre pierre à cette construction, nous sommes des ingénieurs, qui sont des castors qui mettent à disposition leurs outils, via une expertise dans tous les domaines: machine learning, internet des objets, blockchain, etc. A Yverdon, la Haute Ecole d’ingénierie et de gestion du canton de Vaud est excellente dans la recherche appliquée. Genève est important pour fédérer des acteurs internationaux, le WEF est aussi très actif dans ce domaine. DigitalSwitzerland est aussi utile. Nous sommes aussi en contact étroit avec nos collègues de l’EPFZ.

Concrètement, que fera le centre ces prochains mois?

O. C.: Nous avons déjà commencé l’année dernière, avec entre autres une formation d’une semaine pour sensibiliser du personnel juridique à la cybersécurité et un atelier sur la sécurité des wearables, ces appareils connectés que nous portons. Fin janvier, nous sommes responsables d’une journée Intelligence artificielle & confiance lors de la grande conférence AMLD à l’EPFL (26-29 janvier, www.appliedmldays.org). Ensuite, nous organisons plusieurs groupes de travail sur le sujet (identité numérique, protection de la sphère privée…) et allons aussi structurer les logiciels libres créés à l’EPFL pour mettre les plus utiles au service de la communauté.

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