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L’Espagne hausse le seuil de la précarité

Le gouvernement de Pedro Sanchez augmente le salaire minimum de 22,3%, à 900 euros. Une manœuvre politique pour renforcer la coalition socialiste dans un pays qui n’a toujours pas récupéré son niveau de rémunération d’avant-crise

«Le smic français est à 1498 euros. Le prix du carburant monte et tout le monde sort dans la rue. Et nous, on fait quoi encore devant la télévision?» Juan César vient de partager avec quelques-uns de ses contacts une infographie comparative devenue virale en Espagne. A 60 ans, ce Madrilène fait toujours partie des mileuristas. Cette génération dont le salaire stagne depuis des années à 1000 euros, soit l’équivalent d’un loyer moyen dans la capitale.

Mille euros, c’est pourtant encore au-dessus du salaire minimum interprofessionnel (SMI), fixé à 736 euros. Le gouvernement socialiste espagnol a pourtant décidé de donner un coup de pouce aux salaires en revalorisant le SMI à 900 euros à compter de janvier. Soit 22,3% d’augmentation, la plus forte hausse en quarante ans de démocratie. «Un pays riche ne peut pas avoir de travailleurs pauvres», a déclaré mi-décembre le premier ministre Pedro Sanchez, emboîtant le pas de son homonyme français Emmanuel Macron, qui a annoncé une hausse du smic de 100 euros.

Chômeurs, précaires ou à contre-emploi

Et pourtant. Les travailleurs ibériques n’ont toujours pas retrouvé leur niveau de salaire depuis la crise de 2008 (-0,4%). Parmi les Etats industrialisés, l’Espagne est – derrière la Grèce, la Turquie et l’Italie – le pays qui gaspille le plus sa main-d’œuvre. Entre les chômeurs, les personnes sorties du système et celles qui sont forcées de travailler à temps partiel (situation de sous-emploi), la précarité professionnelle atteint 41,5%, selon un rapport de l’OCDE publié début juillet. Ils seraient même 22% à être surqualifiés pour leurs tâches, selon une autre étude de l’OCDE.

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De retour au pays après avoir tenté sa chance en Allemagne, en Grande-Bretagne ou en Argentine, la jeune génération réagit avec humour à ses déboires professionnels. Cours d’anglais à 3 euros, graphisme low cost, gardiennage d’enfants contre réduction de loyer ou porte-à-porte: le fil Twitter «Mierda Jobs», 13 700 followers, s’est donné pour ambition de documenter toutes ces annonces d’emploi incompatibles avec les coûts de la vie.

«Coup politique» pour un gouvernement faible

Mais après vingt trimestres de croissance ininterrompue et un taux de chômage redescendu à 14,5% (contre 26,9% au plus fort de la crise), le gouvernement socialiste sent qu’il est temps de faire un geste. D’autant plus qu’il reste tributaire de sa coalition avec le parti anti-austérité Podemos et les indépendantistes catalans. Le décret relatif à l’augmentation de salaire qui doit assurer la «prospérité pour toutes les régions» a été ratifié vendredi 21 décembre, lors d’un Conseil des ministres historiquement délocalisé à Barcelone. Tout un symbole.

Historien spécialiste de l’Espagne contemporaine, Sébastien Farré y voit surtout un «coup politique» qui n’a pas eu la répercussion escomptée au vu des préoccupations liées à la montée en puissance de l’extrême droite et du défi séparatiste catalan. «Cette hausse du salaire minimum va surtout profiter aux gens non formés. Elle ne tirera pas les salaires des jeunes diplômés vers le haut et ne résoudra rien du travail au noir.»

Les milieux économiques se sont aussi montrés critiques, argumentant que la hausse du coût du travail pourrait détruire la dynamique économique actuelle. La banque centrale espagnole estime que la mesure pourrait coûter jusqu’à 150 000 postes, potentiellement chez ceux que le gouvernement voulait aider, les jeunes.

Pour Juan César, il est en tout cas trop tard. A quelques années de sa retraite, il restera juste au-dessus du salaire minimum. Hors du radar de campagne.


Le smic, complexe référence française

L’augmentation de 100 euros du salaire minimum promise par Emmanuel Macron est loin d’être aussi simple qu’annoncé

Qui perçoit, en France, le salaire minimum interprofessionnel de croissance (smic)? Environ 1,9 million de personnes, dont la rémunération mensuelle brute (avant les prélèvements sociaux) s’élève à 1498 euros. Tous ces salariés bénéficieront-ils, dès le 1er février 2019, de la hausse de 100 euros mensuelle promise par Emmanuel Macron dans son intervention télévisée du 10 décembre? Non. Seuls pourront y avoir accès les «smicards» ayant actuellement droit à la prime d’activité destinée à «encourager l’activité professionnelle et soutenir le pouvoir d’achat».

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Ce détail en dit long sur la complexité du smic en France. Toujours considéré comme la référence dans les luttes sociales et perçu comme le baromètre – ou non – des hausses salariales, ce salaire minimum légal brouille les pistes.

Ses bénéficiaires, s’ils sont par exemple en couple avec une personne mieux rémunérée, peuvent dépasser le plafond pris en compte, par foyer, pour le versement de la prime d’activité, créée en 2015. Laquelle sera revalorisée pour atteindre 100 euros dès le mois de février. Autre point important qui pondère l’annonce d’Emmanuel Macron: la prime d’activité est versée à ceux qui en font la demande, après avoir rempli des formalités. Bref: la simplicité n’est pas au rendez-vous.

Hausses négociées entre syndicat et patronat

Revalorisé automatiquement chaque année (il était de 1321 euros en 2008), le smic a remplacé en 1970 le smig (salaire minimum interprofessionnel garanti), créé en 1950, qui était, lui, indexé sur l’inflation. Ses hausses annuelles (qui intègrent l’inflation pour 20% des ménages) sont décidées après consultation de la Commission nationale de la négociation collective, qui réunit syndicats et patronat.

La question la plus sensible, qui revient régulièrement, est celle du «coup de pouce» que les gouvernements peuvent choisir de donner à cette rémunération plancher, dans l’espoir d’une «contagion positive». Avant la décision d’Emmanuel Macron, le dernier «coup de pouce» au smic avait été donné par François Hollande dès son arrivée à l’Elysée en juillet 2012, à hauteur d’un modeste 2%. Richard Werly

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