Perdue au milieu de la zone industrielle de Meyrin, près de Genève, la société Walcor, quelques bureaux exigus et un effectif qui se compte sur les doigts d'une main, ne paie pas de mine. Elle s'est pourtant récemment illustrée en lançant sur le marché romand un produit peu banal: une gamme de détecteurs de micros et de caméras espions, destinés en particulier aux industries, aux PME et aux sociétés financières. Car, à en croire les responsables de Walcor, l'espionnage industriel est en «pleine prolifération». Pas moins. L'entreprise propose à ses clients trois modèles de détecteurs, du mini. – «idéal pour localiser un micro-émetteur», pour autant que ce dernier soit vraiment peu puissant –, à un mastodonte «exceptionnel» capable de localiser «les micros à hautes fréquences, à courants porteurs, à infrarouge, à laser, etc.». Pour l'intéressé, la facture s'élèvera à 290 francs pour le rudimentaire, 1590 pour l'intermédiaire et 7950 pour le super modèle. Tous sont fabriqués en France, ou montés avec des éléments produits dans l'Hexagone.

Paranoïa générale?

Pour la société meyrinoise, les détecteurs ne constituent qu'une petite part de son activité. Elle produit surtout des systèmes de blocage et de contrôle d'accès à des bâtiments, des salles de réunion ou des usines. Son patron, qui préfère garder l'anonymat par crainte d'être fiché par une agence de renseignements, explique que ce sont les clients eux-mêmes qui l'ont interrogé sur les micros espions: «Une fois l'accès sécurisé, certains me demandaient s'il était possible de s'assurer que rien ne rentre dans les espaces protégés». Aujourd'hui, il annonce «quelques dizaines» d'unités vendues, surtout à des PME ainsi qu'à «des banques américaines sises à Genève et deux administrations cantonales».

Nage-t-on en pleine paranoïa industrielle? «Je ne fais qu'informer les entreprises des dangers qu'elles courent: à partir de là, à elles de juger», réplique le patron de Walcor. Mais quels dangers? Ceux qui sont liés à l'usage d'un matériel strictement interdit et pourtant en vente quasi libre dans bon nombre de pays européens, y compris la Suisse. De fait, une promenade sur Internet prouve l'abondance de gadgets disponibles moyennant une carte de crédit, et livrés avec toute la discrétion désirée. Caméras aussi petites qu'un dé à coudre, micros émetteurs directionnels pour mieux cibler la discussion épiée, matériel d'observation nocturne: les kits du parfait espion amateur foisonnent. Ainsi, le brainstorming d'une PME peut être espionné au moyen d'une caméra camouflée dans une horloge. Pour davantage de discrétion, on peut recourir au briquet mouchard ou, mieux encore, à un cendrier que l'on place bien en vue au milieu de la table. Une firme française propose même ses «lunettes de surveillance» – la monture n'est pas très mode, mais les «couleurs de qualité» sont garanties, de même le «grand angle de prise de vue». «Mais l'ère des micros espions placés dans la salle visée sera bientôt révolue», nuance Reynald D. Ries, un spécialiste genevois du contre-espionnage industriel. Les micros directionnels, utilisables à distance, deviennent suffisamment perfectionnés pour s'épargner cette peine.

Ce marché trouble se révèle évidemment très dur à chiffrer. D'après une étude récente de Secret Consulting citée par le magazine français Computer Reseller News, 19% des entreprises «innovantes» de l'Hexagone sont victimes d'espionnage industriel. Les auteurs d'un récent guide sur l'intelligence économique observent pour leur part des transferts massifs de spécialistes du renseignement vers le monde économique (lire ci-dessous). De son côté, le patron de Walcor reçoit des demandes de détection de toute la Suisse romande. «Nous n'avions pas prévu d'intervenir ainsi ponctuellement, mais la demande est assez forte.» En général, le soupçon vient à un directeur ou à un cadre sur la base de fuites dans un service ou un département. Une baisse brutale de la part de marché provoque aussi des soupçons – plus ou moins justifiés – de même que des bruits anormaux au téléphone.

L'espion est dans la place

Quoi qu'il en soit de l'essor de l'espionnage industriel, la soudaine notoriété de Walcor et de ses détecteurs en dit surtout long sur la dégradation des rapports de travail dans certaines PME ou administrations. «Des soupçons, et une volonté de contrôler, justifient souvent l'installation de matériel de surveillance électronique», confirme Reynald D. Ries.

«Dans la vente d'appareil comme dans les demandes de détection, l'inquiétude se manifeste au sein même de l'entreprise», renchérit le patron de Walcor. Et les craintes vont dans les deux sens. Ses clients sont des cadres qui se sentent menacés par leurs employés, ou au contraire des subordonnés qui veulent savoir ce que le management leur réserve. A l'heure où la «fusionnite» fait rage, certains administrateurs craignent même que les séances d'un conseil soient écoutées à distance. Le marché de l'espionnage devrait donc avoir de beaux jours devant lui.