Anticonformisme

De l’esprit criminel peut jaillir l'innovation

Les escrocs, les trafiquants d'armes et autres voleurs à la tire peuvent être sources de progrès économiques. Ils couvent parfois des idées commercialement originales. Pour la chercheuse américaine Alexa Clay, les entreprises doivent davantage s’en inspirer afin de libérer leur créativité

Il est jeune, travaille depuis peu mais d’arrache-pied, commence déjà à se faire un nom dans le milieu: on l’appellera François. Un de ces entrepreneur ambitieux à qui l’avenir professionnel sourit de toutes ses longues dents blanches. François gère avec succès une marque dont il a su faire évoluer les tendances, adapter les modes de production et développer la distribution auprès d'une clientèle toujours plus nombreuse. Le talent à l'état pur.

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Non seulement ce patron charismatique a su rapidement, et de façon quasi innée, fidéliser un large public, mais il est aussi passé maître dans la rétention active de ses 20 meilleurs employés. Son salaire: 8000 francs par semaine, bonus non compris. Le gendre idéal? Presque. François vend de l’héroïne à des adolescents.

Disrupteurs hors-la-loi

«On est loin de l’image glamour des gourous technologiques de la Silicon Valley, confie au Temps l’Américaine Alexa Clay, de passage à Lausanne il y a deux semaines dans le cadre des «X.Days Suisse Romande». Pourtant, si l’on détricote le métier de trafiquant de drogue – faisant abstraction des questions morales –, on découvre souvent un étonnant savoir-faire entrepreneurial.»

Idem pour les vendeurs d’armes, chefs de gang, hackers ou faussaires? Installés en marge de l’économie officielle, ces marginaux manifesteraient aussi une propension à l’innovation. «On retrouve au sein de ces populations la panoplie complète de l’homme ou femme d’affaires accompli. Parmi eux, se cachent même des visionnaires», considère l’historienne économique, ethnologue de formation et coauteure du best-seller «The Misfit Economy».

Et cette dernière d'appeler à exploiter un filon méconnu: «Dans le contexte actuel de numérisation accélérée, de questionnements quant à la formation de nos jeunes et de crainte pour l'emploi en raison de la robotisation, nos économies traversent une crise existentielle. Les criminels, par leur facultés extrêmes d'adaptation, de résilience, de gestion de l'inconnu et de prise de risque, sont une source d'inspiration.» 

Le rôle pionnier du porno

D'après Alexa Clay, la puissance créatrice des économies souterraines n'est plus à démontrer. Pour preuve: ce n’est pas la chaîne de restauration Mc Donald’s qui a inventé le modèle de franchise pour asseoir sa notoriété, mais des organisations de crime organisé comme les Hells Angels. Quant aux technologies de streaming, aujourd’hui indissociable de l'économie numérique, on les doit à l’ingéniosité de l'industrie pornographique, qui a joué un rôle d’avant-garde dans leur diffusion.

Autre exemple, avec Antonio Fernandez, alias King Tone: le chef new-yorkais du gang de rue Latin Kings, improvisé virtuose de la gestion du changement organisationnel. Lorsque, dans les années 1990, ses troupes ont traversé la période la plus sanglante de leur histoire, se faisant décimer dans un contexte de répressions policières accrues, le personnage a cherché à transformer son gang en une structure légale.

«Cette mue pour la survie, consistait à faire des Latin Kings une sorte de syndicat, à l’image du mouvement politique afro-américain des Black Panthers», précise la chercheuse spécialisée dans les stratégies d’innovation sociale. La tentative d'Antonio Fernandez a finalement échoué, conduisant sa cheville ouvrière derrière les barreaux, durant 10 ans.

Piratage commercial

Autre échantillon de détournement économique: le secteur de la contrefaçon. «On oublie souvent que les Etats-Unis ont bâti leur puissance industrielle en pillant la propriété intellectuelle européenne», confie Alexa Clay, évoquant au passage des pratiques plus contemporaines de la Chine.

Au cours de ses enquêtes en Asie, la chercheuse américaine a rencontré un grand nombre de voleurs de brevets pharmaceutiques, reproduisant des médicaments génériques dans une perspective d'accessibilité des prix. «Ce faisant, ces malfaiteurs ont défié les compagnies sur le terrain de la recherche et développement. Les multinationales, qui ont d’abord tenté de les réprimer, ont avec le temps, fini par céder, explorant de nouvelles politiques tarifaires et des approches d’innovation ouvertes», souligne Alexa Clay.

Dernier exemple de rébellion: la communauté religieuse des Amish qui, pour écouler leur production de lait de chamelle – un produit illégal selon les standards outre-Atlantique, car non pasteurisé – utilisent des points de ventes sous la forme de clubs, composés de membres cotisants. Les modes opératoires des anciens hippies du Vermont, celui des hackers du mouvement Anonymous, présenteraient également des caractéristiques disruptives.

Le côté sombre de l’économie

Le marché noir génère chaque année plus de 10 000 milliards de dollars. Dans de nombreux pays, jusqu'à 70% du PIB provient d'activités qui ne présentent pas un caractère strictement légal. Alexa Clay qui a parcouru le monde à la rencontre de réprouvés, fréquentant longuement toutes sortes de hors-la-loi pour étudier de près les économies souterraines, voit dans la piraterie antique les premières collectivités à appliquer des préceptes de gouvernance démocratique. Via, notamment, des textes constitutionnels adaptés au contexte naval, et des structures salariales égalitaires encore plus ambitieuses que ce que proposait l’initiative populaire fédérale 1:12, rejetée par les Suisses en 2013.

Pour la chercheuse américaine, il ne fait aucun doute: l’esprit criminel est un foyer d’innovation. Ceux qui évoluent sous les radars officiels, débutent rarement dans la vie avec mêmes cartes en main que les CEO ou les stars de la Silicon Valley. Leur environnement social défavorable les contraints à trouver des ressources impensables pour s’en sortir.

Si les gangsters usent de la violence, ce ne serait pas par méchanceté intrinsèque, mais pour éliminer la concurrence dans un environnement rigoureusement contraignant. «Ce ne sont pas des monstres, mais plutôt des champions de la créativité organisationnelle et économique, qui ont appris à composer avec une frugalité de moyens pour détourner le système et assurer tant leur sécurité financière qu’un besoin de respect», estime Alexa Clay.

La pénurie, mère d’inventivités

Les individus susceptibles d'atterrir dans un environnement pénitentiaire se caractériseraient par une inventivité innée, mais mal orientée. «Lorsque vous grandissez dans la rue, vos capacités commerciales ont naturellement de meilleures chances de s’épanouir dans le business des stupéfiants, relève-t-elle. Si certains destins tournent mal, c’est que les qualités intrinsèques des personnes et les résultats qu’elles obtiennent en tant qu’entrepreneurs n’ont pas été canalisés de manière adéquate.» 

Alexa Clay milite pour que les entreprises engagent des ex-détenus. «L’instinct d’arnaqueur, c’est la faculté de produire quelque chose sur la base de rien. La puissance créatrice de ceux qui évoluent en marge de la légalité est parfois comparable à celle de Mark Zuckerberg, de Richard Branson ou de Steve Jobs», assure la chercheuse. 

Pourquoi créer des passerelles entre les sub-cultures et l'économie officielle? Pour les pirater l'une l'autre et les faire évoluer. Contrairement aux structures homogènes, composées d'employés sosies, la chorégraphie de profils très variés aiderait à remettre en question et faire progresser les modèles d'affaires. «La diversité est un moyen efficace pour faire jaillir l'innovation», conclut Alexa Clay.

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