Début février, Samantha Anderson inscrit sa nouvelle société au Registre du commerce du canton du Valais. «On commençait juste à sentir qu’il se passait quelque chose de grave en Asie», se souvient la chimiste.

Grâce à un procédé de dépolymérisation du PET, DePoly, sa société, ambitionne de rendre l’industrie plastique moins polluante. La technologie exige de gros investissements puisqu’il est prévu de construire rapidement des usines de recyclage.

La jeune entrepreneure recherche actuellement des fonds pour créer une première installation pilote. «Tout est bien sûr ralenti, observe-t-elle, mais notre projet reçoit un très bon accueil auprès des investisseurs et nous entendons boucler notre première levée de fonds à la fin de l’année. Ce qui s’est par contre révélé plus compliqué, ce sont nos relations avec nos fournisseurs à cause des restrictions imposées.»

Record de créations d’entreprises en Suisse

En conséquence, quatre à six mois de retard ont été pris. Mais ce ralentissement n’entame en rien la motivation de la fondatrice de DePoly, qui fait partie des 33 617 nouvelles sociétés nées en Suisse depuis le début de l’année. Selon l’Institut für Jungunternehmen (IFJ), qui a publié ces statistiques jeudi, ce nombre est en hausse de 2,5% par rapport à̀ 2019, une année record.

Le Valais où Samantha Anderson a choisi de créer sa jeune pousse se détache notamment, avec une hausse de 8,2% sur un an. Il s’agit d’ailleurs du seul canton de l’ensemble «Suisse du Sud-Ouest» qui enregistre une hausse. Vaud (-6,3%) et Genève (-2,2%) font partie des rares cantons, avec le Tessin (-12,6%), dans lesquels l’entrepreneuriat marque le pas. Dans le reste de la Suisse romande, les créations d’entreprises sont également en hausse.

Les trois cantons qui enregistrent un recul ont été durement touchés par la première vague de la pandémie, ce qui peut contribuer à expliquer cette évolution divergente. L’Arc lémanique pourrait aussi avoir été desservi par sa forte orientation dans les hautes technologies, un secteur dans lequel l’entrepreneuriat a moins progressé que dans d’autres branches (+ 0,6%).

Deux cents nouveaux salons de coiffure et de beauté

Alors que ce métier avait représenté l’un des emblèmes du semi-confinement, près de 200 nouveaux salons de coiffure ou de beauté ont vu le jour en Suisse cette année, en hausse de 23,6% par rapport à 2019. Autres domaines prisés: le marketing et la communication (+17,6%) et la formation (+16,7%). Chez Genilem, Venturelab ou l’IFJ, les trois principales organisations qui accompagnent la création de nouvelles sociétés en Suisse, le constat est le même, l’esprit d’entreprise semble intact: «Après un coup d’arrêt en mars, en avril et en mai, les inscriptions sont reparties très fort, note Douglas Finazzi, directeur romand de l’IFJ. Chez nous, le phénomène a été renforcé par le fait que la création d’entreprise peut vraiment se faire en ligne.»

«A l’avenir, note-t-il, il faudra toutefois voir comment évolue l’accès au financement. Il est possible que, pour certains types d’activités, celui-ci devienne plus difficile.» «Mais pour l’instant, complète Jordi Montserrat, directeur exécutif de l’organisation Venturelab, on ne voit pas les investissements ralentir, même si on voit moins de gros deals.» Au troisième trimestre, les investissements dans les start-up se sont ainsi bien maintenus, précise-t-il: 502 millions de francs, contre 548 millions un an plus tôt.

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Si bon nombre d’interlocuteurs partagent ce constat plutôt optimiste, cet entrepreneur rencontré par Le Temps livre un témoignage plus négatif. Dans un premier temps, il a reçu un accueil très positif pour son logiciel destiné au monde de la finance. Et puis, tout a été freiné: «Alors que tous les utilisateurs me disent que mon projet répond à un véritable besoin, les investisseurs ou les clients potentiels que je contacte sont devenus frileux. Ils me disent: «On vous rappellera» et ne se manifestent plus. C’est comme si je ne faisais plus partie de leur priorité.»

Trois crises au compteur

Rodrigue Zbinden lui conseillerait sans doute de persévérer. Le directeur de Morphean a fondé sa société à Granges-Paccot (FR) en 2009, en pleine crise financière. Auparavant, il avait créé sa première entreprise, Softcom, toujours active, alors que la bulle internet venait d’exploser.

«On était alors allés voir les banques en leur disant qu’on allait faire quelque chose dans l’informatique, se remémore-t-il. On nous a poliment demandé de trouver nos propre sources de financement». L’expérience a servi lors de la création de Morphean neuf ans plus tard: «Nous avions vite compris qu’on devait montrer nos premiers succès commerciaux avant d’accéder au financement.»

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Comme le montrent les témoignages recueillis, en Suisse, les créations de sociétés sont majoritairement motivées par le goût de l’entreprise, par envie plus que par nécessité. «Si la situation économique venait à se détériorer encore, avertit Douglas Finazzi, on pourrait aussi voir des personnes fonder leurs sociétés par nécessité, un phénomène beaucoup plus prononcé dans d’autres pays.»