La croissance mondiale - et suisse - ralentira fortement en 2009, mais «ce ne sera pas la misère noire», conclut avec le sourire l'économiste Beat Kappeler. «Le risque reste élevé, mais l'essentiel des mauvaises nouvelles est connu, et de nouveaux bas majeurs sont peu probables», ajoute le stratège de la BCV Fernando Martins da Silva. Tel est le message qui ressort des quatre rendez-vous organisés par la Banque Cantonale Vaudoise, en partenariat avec Le Temps, pour anticiper l'évolution de la conjoncture dans cette période mouvementée. Ils avaient été précédés d'un appel aux questions du public, une formule qui a séduit à en juger par le nombre de questions reçues (plus de cent) et les quatre salles combles.

Beat Kappeler rappelle en préambule que nous ne vivons pas une seule crise, mais trois: celle de l'immobilier anglo-saxon et espagnol, celle du secteur financier américain et européen, et le renchérissement soudain des matières premières. La première ne se résorbera que lentement, freinant la consommation des ménages, mais facilitant aussi l'accession de la propriété à de jeunes ménages. La crise financière fera encore souffrir quelques banques, mais les injections de liquidité et les taux d'intérêt réels bas aux Etats-Unis et en Asie devraient éviter le pire. Quant aux matières premières, leurs prix se stabiliseront à un niveau élevé. Il en résulte un transfert de richesses vers les pays émergents, qui échappent pour l'essentiel à la crise actuelle.

Les consommateurs américains (23% de la consommation mondiale) devront réduire leur appétit. Même constat pour Fernando Martins da Silva, qui rappelle que le crédit privé aux Etats-Unis est passé en sept ans de 1,8 fois à 2,2 fois le produit intérieur brut, soit un endettement supplémentaire de 5000 milliards de dollars! Inverser le mouvement ne se fera pas sans douleur, raison pour laquelle il pense qu'il faut encore s'attendre, rien qu'aux Etats-Unis, à quelque 200 milliards de dollars d'amortissements bancaires pour absorber les défauts de paiement des ménages.

Si nous ne sommes pas loin du fond de la vallée, poursuit-il, celle-ci pourrait être plus large que d'habitude, et la reprise sera «laborieuse». La surprise des derniers mois a été le ralentissement européen, plus rapide que prévu, l'indice de confiance étant actuellement en dessous de son niveau de 2002, relève Fernando Martins da Silva. «Le découplage de l'Europe s'est produit... mais en sens inverse, ajoute Beat Kappeler. Les banques européennes ont été frappées presque plus que les américaines, et les marchés de travail nationaux ne sont pas assez réformés pour amortir le ralentissement.»

La Suisse a mieux résisté, car elle est un «cycliste attardé», selon les mots de Kappeler, c'est-à-dire qu'elle est frappée plus tard dans le cycle économique: les industries d'exportation qui fournissent des biens d'investissement, et le secteur pharma ou l'horlogerie ne réagissent pas tout de suite. Si la crise devait s'éterniser, la Suisse en subirait «un choc sensible, qui tarderait aussi à se résorber». Au moins un danger a-t-il disparu du rétroviseur de ce cycliste attardé, à savoir une éventuelle réévaluation du franc suisse. La prospérité inaccoutumée que nous avons vécue est autant due à un cours du franc stable et assez bas qu'à nos efforts.

Les deux économistes s'accordent sur un point positif: l'inflation ne devrait pas déraper, contrairement à ce qu'on pouvait craindre au printemps. Pour Fernando Martins da Silva, ces conditions imposent un pilotage fin des portefeuilles: il faut se tenir prêt à participer à la plus-value des marchés financiers, tout en limitant les pertes dans un cadre qui restera volatile.