Le développement croissant d'EasyJet à Genève vient de faire une première «victime». Dans son édition de vendredi, le magazine spécialisé Travel Inside révèle qu'Air France abandonne la desserte Genève-Nice, où la compagnie orange tient désormais près de deux tiers du marché. Le match s'annonce frontal entre EasyJet et SAirGroup, qui veut faire de Nice un nœud de trafic majeur en France, où le groupe suisse entend faire fructifier sa position de principal concurrent d'Air France sur le marché hexagonal, le plus important d'Europe. Et une autre bataille, aux enjeux plus importants, se profile déjà entre Genève et Paris. EasyJet devrait lancer une offre dans un an, alors que Swissair, par l'entremise de son partenaire AOM, entend regagner sur Orly le terrain abandonné à Air France, dont les projets de dixième, voire onzième fréquence entre les bords du Léman et ceux de la Seine pourraient être sérieusement remis en cause.

La ligne Genève-Nice a longtemps été l'objet de toutes les attentions: rien n'était assez beau pour séduire la clientèle qui partait s'offrir quelques jours sur la Côte d'Azur. Ainsi, Air France affrétait-elle des Canadair Regional Jet du constructeur Bombardier sur cette desserte. Très rapide mais très cher à l'usage, cet avion de luxe a vite cédé sa place à des appareils à turbopropulseurs (Dornier de Proteus Airlines puis Saab 2000 de Regional Airlines, deux compagnies affiliées), Swissair choisissant la même option, puisque ce sont aujourd'hui des Fokker de conception relativement ancienne, aux couleurs d'Air Littoral, qui assurent les quatre vols quotidiens entre Cointrin et Nice-Côte-d'Azur.

Face à cette option minimaliste – sauf pour le prix! –, la flotte de Boeing 737 d'EasyJet et les tarifs pratiqués par la compagnie à bas prix ont eu rapidement le dessus, sur un marché somme toute plutôt limité, et soumis à d'importantes fluctuations saisonnières. De janvier à mai, EasyJet s'est ainsi arrogé 64% du marché avec trois vols, soit deux tiers des passagers avec un tiers des vols! Au mois de juin, la tendance s'est confirmée: 18 000 passagers pour EasyJet, soit 61% du total.

Prétextant une réorganisation du réseau et un redéploiement de la flotte de Regional Airlines, Air France abandonne donc cette ligne, sans projet d'y revenir un jour. Le nouveau directeur commercial d'Air France pour l'Europe centrale, Michel Colleau, a confirmé à Travel Inside que les «résultats économiques ne permettraient pas le maintien de cette opération», admettant qu'EasyJet n'a pas fait que créer un nouveau trafic, mais a gagné des parts de marché sur ses concurrents. «Trois compagnies, c'était trop», constate Jean-Claude Donzel, porte-parole de SAirGroup. En abandonnant cette offre, Air France supprime certes une ligne déficitaire, mais risque de se couper d'une clientèle plus large. Le mécontentement est palpable parmi les tour-opérateurs clients de la compagnie française, rapporte le magazine genevois. D'autre part, cet abandon traduit un certain défaitisme, puisqu'aucune tentative de modifier l'horaire ou de rendre l'offre plus attractive n'a été mise en place.

Après cette péripétie, qui traduit l'impact du développement d'EasyJet à Genève, le prochain épisode est programmé sur Paris. Jusqu'ici, Air France a réussi à étouffer Swissair, avec désormais le double de fréquence et un taux impressionnant de passagers en continuation sur des vols long-courriers au départ de Roissy.

Mais la compagnie suisse, grâce aux acquisitions de sa maison mère en France, prépare sa riposte sur Orly-Sud, un aéroport plus proche du centre de la capitale française. Et EasyJet devrait, selon toute vraisemblance, se lancer entre Genève et Roissy dans les douze mois qui viennent. La position d'Air France s'en trouvera menacée. Michel Colleau évoque toujours la possibilité d'une dixième fréquence quotidienne à l'été 2001.