Analyse

L’Etat et les banques font toujours très bon ménage

L’affaire Barroso essaie de nous faire oublier que la civilisation s’est développée au même rythme que la finance. La démocratie est née en même temps que les banques. Le partenariat existe de longue date. Diaboliser les banques ne conduit qu’à une régression

Le passage de José Manuel Barroso chez Goldman Sachs provoque des dégâts d’image pour l’Union Européenne. L’étonnement des médias nous paraît suspect. Le processus législatif européen est ainsi structuré que la consultation du «peuple» se limite avant tout à l’écoute des groupes d’intérêts.

Ce résumé de société civile compte 25 000 lobbyistes et constitue un élément clé de l’institution bruxelloise. Les anciens responsables de l’UE ont coutume, à la fin de leur mandat, de rejoindre un groupe d’intérêt. L’affaire Barroso s’inscrit dans une longue tradition. Goldman Sachs a, pour sa part, toujours offert ses services aux gouvernements, à leur risque et péril, et à leurs fonds souverains. Et ses directeurs ont souvent poursuivi leur carrière dans la politique devenant président de la Banque mondiale (Robert Zoellick) ou Secrétaire d’Etat américain au Trésor (Henry Paulson) ou président de la BCE (Mario Draghi).

Les Grecs ont inventé la démocratie et les banques


Les liens entre les banques et les autorités politiques ne sont pas nouveaux. Sans innovation financière, il n’y aurait pas eu de démocratie à Athènes», explique William Goetzmann, dans «Money changes everything» (Ed. Princeton, 2016, 584p). Les Grecs sont en effet les inventeurs de la démocratie et des banques. Solon (-640 à -558), l’homme d’État qui a instauré la démocratie à Athènes, a fait appel à un instrument financier complexe. Il a en effet aligné les intérêts du gouvernement et des citoyens en créant un fonds central pour financer les guerres ainsi que les désirs collectifs des citoyens.

Le terme grec employé pour parler de banque était celui de «trapeza», par référence à la table sur laquelle le banquier menait ses affaires. Il est fort intéressant de noter que les premiers banquiers connus, Antisthenes et Archestratos, en 394 avant notre ère, ont transféré leur banque à leur esclave libéré, Pasio, en 394. «Cela montre qu’à l’époque, à Athènes, le talent était captif et transférable», révèle William Goetzmann.

L’historien Richard Seaford affirme que la finance a influencé la définition des notions d’individu chez Aristote et Platon. Les transactions financières permettaient en effet aux citoyens d’être plus autonomes des institutions traditionnelles. L’État en a aussi profité pour mieux se développer.

Le contrat de Christophe Colomb

Aujourd’hui, il est de bon ton de critiquer la titrisation, les ETF ou les produits structurés. Mais la finance est un facteur d’expansion de la civilisation. Sa complexité est également très antérieure à Goldman Sachs. Qu’il suffise de considérer comment Christophe Colomb a financé son premier voyage transatlantique. Son contrat avec la couronne d’Espagne stipulait qu’il obtiendrait non seulement des faveurs politiques, mais aussi 10% des revenus futurs du commerce transatlantique, ainsi qu’une option pour investir jusqu’à 1/8e de toute entreprise cherchant à exploiter ses découvertes. Cet exemple rappelle que, par définition, la valeur principale de la finance consiste à déplacer une valeur entre le passé et l’avenir et à transférer les risques.

L’absurde dénigrement des banquiers trahit souvent un manque de connaissance. L’écriture a été inventée dans l’ancien Proche-Orient afin de garder la preuve de contrats financiers, rappelle William Goetzmann. «La finance n’est pas intrinsèquement bonne ou mauvaise. Elle s’est développée à travers des innovations qui ont amélioré l’efficience économique», rappelle William Goetzmann. Elle peut aussi bien être un instrument de guerre qu’un outil de paix, écrit-il. La première guerre financée par la dette est survenue dans l’Empire perse, lors du renversement de Sogdanius, en 423 avant notre ère.

Le dénigrement des banquiers n’est pas nouveau. En Mésopotamie, en 1788 av. J.-C., une crise financière (déjà!) amena le roi à supprimer les dettes, ce qui conduisit à diaboliser les financiers. Le risque systémique date, lui, de 33 av. J.-C. et d’une crise hypothécaire à la mort de Tibère, rappelle Goetzmann. Ce dernier évalue le coût du sauvetage à 4% des fonds de l’Etat.

L’appel marxiste à un monde sans banquiers

La nostalgie d’un monde préfinancier est aussi fréquente aujourd’hui que dans le passé. Mais les avancées de la civilisation sont allées de pair avec la finance. Pourquoi ne pas faire appel à ses services si ce n’est par idéologie marxiste?

La finance et l’Etat ont ensemble provoqué des crises, à l’image de celle des «subprimes». Mais ce sont les pays les plus prospères qui disposent des marchés financiers les plus développés, observe Steven Kaplan, économiste à l’Université de Chicago, dans un blog. Si, dans le sillage de la globalisation, les bénéfices des entreprises sont à un niveau record et l’extrême pauvreté dans le monde en forte baisse, c’est aussi en partie grâce au développement de la finance, note-t-il. Certes trop de banquiers gagnent beaucoup d’argent sans créer de valeur, mais c’est une question de gouvernance. L’essentiel est ailleurs.


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