Quel est le point commun entre la DNDi, GARDP, GAVI, KEI Europe, GHC ou FIND? Tous sont des acronymes barbares derrière lesquels se cachent des organisations internationales basées à Genève. Aux côtés d’autres groupes du canton (Medicines Patent Pool, Global Fund, Unitaid, l’OMS et notamment le CIOMS), elles pallient les carences de la pharma.

Il y a fort à faire dans cet écosystème en «conflit permanent entre ambitions nobles et avidité», pour reprendre les mots de Gerald Posner, un enquêteur du New York Times qui vient de publier 800 pages intitulées Pharma. Greed, Lies, and the Poisoning of America (mars 2020).

La pandémie met en évidence le rôle de Genève dans la santé globale, cette cité complémentaire à Bâle, capitale pharmaceutique. Au bout du Léman, on vise à mieux répartir les traitements, à faire en sorte que les Novartis et Roche soient aussi innovants face aux menaces qui rapportent moins que dans les domaines porteurs comme les cancers. A encourager l’Etat, qui encadre déjà certains pans du secteur, à être plus incitatif sur ces questions.

Carences multiples

Son absence, dans les pays occidentaux, génère des dérives mises en lumière par la crise du coronavirus. La dépendance à la Chine en matière de médicaments par exemple. L’usine du monde produit la majorité des principes actifs (ou API, «Active Pharmaceutical Ingredients») des remèdes aux Etats-Unis. En Suisse, 60% des produits indispensables à la fabrication des médicaments sont importés d’Europe, selon nos informations. Mais la plupart des matières premières nécessaires à leur fabrication (les RSM, «Registered Starting Materials») sont chinoises. Pékin a déjà joué de cette dépendance, induite par des bas salaires et des subsides, pour menacer de restreindre ses exportations d’API aux Etats-Unis, selon une enquêtrice qui a consacré un livre à la question (Rosemary Gibson, China RX, 2018).

L’industrie délaisse en outre les maladies infectieuses, les bactéries multirésistantes, les pandémies. La moitié des antibiotiques prescrits aujourd’hui ont été découverts dans les années 1950. Big pharma n’en conçoit plus car ils sont complexes, chers et pour éviter que les bactéries ne développent de résistance, il faut les utiliser avec parcimonie. Pas bon pour les finances.

L’accès aux médicaments? Même dans les pays occidentaux, il se restreint, souligne l’ONG Public Eye, alors que des brevets de façade maintiennent des prix prohibitifs. En 2018, le coût des médicaments à la charge des assureurs s’est élevé à 7 milliards de francs, trois de plus qu’en 2007, selon l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). L’OFSP participe à la fixation des prix des médicaments? En réalité, Berne a peu de marge de manœuvre pour raisonner l’industrie, car les coûts de la R&D sont gardés secrets.

Les agences qui accordent les brevets pourraient durcir les critères, ces octrois doivent se faire de façon transparente, il faut renforcer les contrôles, propose l’avocate Priti Krishtel. Des partenariats public-privé doivent aussi déboucher sur des mesures incitatives. Les Etats peuvent aussi davantage soutenir les organisations internationales, genevoises ou autres.

Lire aussi:  un appel pour mutualiser les soins face à la pandémie

Le Covid-19 changera-t-il la donne? Un appel fin mars pour mutualiser l’accès aux soins face à la pandémie semble avoir été entendu, alors que les pharmas pulvérisent des records de vitesse dans l’élaboration d’un traitement. Mais l’Histoire incite à la prudence car des records, l’industrie en a déjà battu sans transformer l’essai.

En 1943, le War Production Board (WPB), une agence américaine créée pour superviser la production de guerre, incite 17 entreprises (dont Merck, Squibb, Pfizer, Abbott et Eli Lilly) à réunir leurs forces pour créer de la pénicilline – un antibiotique qui promet de sauver assez de vies pour changer le cours du conflit. Les Etats-Unis disposent alors de doses pour une centaine de soldats à peine.

Stimulées, les entreprises rivalisent d’ingéniosité. Eli Lilly transforme une usine de bouteilles de lait en fabrique de pénicilline et Pfizer fait d’une usine à glaces un site de fermentation (comme LVMH utilise aujourd’hui ses parfumeries pour créer des désinfectants). Si bien qu’à la fin de la guerre, la pénicilline est accessible à tous. Le WPB est dissous fin 1945 et l’emprise de Washington sur la pharma s’estompe.

Il est temps désormais pour les Etats de se réaffirmer et d’ancrer la santé globale au cœur des priorités. Et pas seulement dans l’urgence d’une crise.