Ben Bernanke n'avait pas l'intention de laisser la Fed sur le banc de touche. Plus la crise s'est aggravée, plus elle a franchi des étapes importantes.

Parmi ces étapes, elle a accepté d'absorber jusqu'à 29 milliards de dollars des pertes de Bear Stearns et accordé un prêt de 85 milliards pour garder AIG à flot. Le représentant Barney Frank, un démocrate du Massachusetts qui préside la commission des services financiers de la Chambre, demanda à Ben Bernanke si la Fed avait 85 milliards à placer.

«Nous avons 800 milliards», lui a répondu Ben Bernanke, selon le représentant.

Henry Paulson et Ben Bernanke avaient tous les deux constitué des équipes pour concevoir un plan de secours radical - un plan d'urgence. Pratiquement dès le départ, ils sont arrivés à la conclusion qu'il fallait acheter les titres adossés aux hypothèques et qui étaient difficiles à vendre.

Mercredi matin, au cours d'une conférence téléphonique avec de hauts responsables, dont Jean-Claude Trichet, le président de la Banque centrale européenne, Ben Bernanke les a sondés sur un grand renflouement par le gouvernement. L'accueil fut positif; la principale question fut de savoir si le Congrès agirait suffisamment vite.

Le soir, au téléphone, Ben Bernanke dit à Henry Paulson: «Vous devez aller au Congrès. Pour convaincre.» Paulson en convint.

Les marchés asiatiques chutent

Jeudi matin, le besoin d'une action forte se faisait encore plus urgent.

En Asie, où les marchés étaient déjà fermés, les actions à Hongkong avaient perdu 4,7%, et 2,2% à Tokyo. Pour réfréner les peurs avant l'ouverture des bourses européennes, la Fed et d'autres banques centrales annonçaient à 9 heures, heure de Paris, qu'elles mettraient à disposition 180 milliards de dollars, pour permettre aux banques de recommencer à se prêter les unes aux autres. La Fed accepta d'ouvrir sa fenêtre d'escompte pour rendre des crédits accessibles aux fonds actifs sur le marché monétaire, et éviter de nouvelles paniques.

Pendant un moment, en Europe, les interventions des banques centrales réussirent à enrayer la déroute du marché du crédit, et encouragèrent une brève remontée des marchés actions.

Mais à 8h30 jeudi matin à Washington, lorsque Henry Paulson et Ben Bernanke ont refait le point, ils restaient persuadés que la crise ne se détendait pas.

La solution «banque intégrée»

Anticipant une nouvelle journée difficile, le directeur général de Goldman Sachs, Lloyd Blankfein, est arrivé à son bureau à Manhattan un tout petit peu avant 7h, jeudi. L'action de sa banque souffre elle aussi. D'un pic à 250 dollars en octobre dernier, elle est tombée à 114.50 dollars mercredi, après avoir touché un plus bas à 97.78 dollars en cours de séance.

L'une des idées que rumine Lloyd Blankfein consiste à transformer Goldman Sachs en une holding bancaire. Chez Morgan Stanley, John Mack a le même projet en tête. Les deux patrons mènent des négociations en parallèle avec la Fed.

Le plan a pour lui le mérite de la sécurité. En acquérant le statut de banque de dépôt, les deux établissements se placeraient sous l'aile de la Fed. Il y a pourtant un revers sérieux à la médaille, Goldman Sachs et Morgan Stanley ne seraient plus libres de spéculer en s'endettant autant qu'ils le faisaient jusqu'ici. Moins de prises de risque signifie que les perspectives de croissance des bénéfices seront altérées.

Dans l'urgence de la situation, la problématique de la rentabilité passe néanmoins au second plan. Il s'agit avant tout de survivre... Lloyd Blankfein décide d'accélérer le mouvement.

A 13h, l'indice Dow Jones est déjà en recul de 150 points. En un jour et demi, il cède près de 600 points. Quant à l'action Goldman Sachs, elle tombe à 85.88 dollars, son plus bas niveau en six ans.

Juste à ce moment, un plaisantin diffuse l'hymne national américain, le «Star and Spangled Banner» (la bannière étoilée), dans les haut-parleurs du 50e étage chez Goldman Sachs. Les traders actifs dans les revenus fixes arrêtent aussitôt leur travail et se mettent au garde à vous. Certains portent la main sur le cœur.

Curieusement, c'est précisément à ce moment-là que le marché américain, et les titres Goldman en particulier, a commencé à se redresser. Applaudissement des traders...

Limiter les ventes à découvert

Que s'est-il passé? A 13h, heure de New York, l'autorité britannique de surveillance des marchés (FSA) a annoncé qu'elle interdisait les ventes à découvert sur 29 titres financiers. La mesure courra au moins pendant 30 jours.

Découvrant que l'homologue américaine de la FSA, la Securities and Exchange Commission (SEC), allait prendre les mêmes dispositions, les hedge funds américains ont immédiatement commencé à couvrir leurs positions à découvert. En clair, ces fonds alternatifs ont acheté les titres qu'ils avaient empruntés pour les vendre, en espérant alors les racheter moins cher et empocher ainsi la différence. Mais à ce moment-là, acheter une action vendue qui monte signifie subir une perte. Autant alors la limiter et vendre au plus vite.

Toutes les classes d'actions se sont alors envolées. Et le lendemain, la SEC indiquait qu'elle emboîtait le pas à la FSA, interdisant les ventes à découvert sur 799 titres financiers.

Jeudi toujours. 15h01. La chaîne de télévision CNBC annonce que le Trésor américain et la Fed sont en train d'élaborer un plan de sauvetage passant par la création d'un fonds géant destiné à racheter les dettes toxiques des établissements financiers. Des rumeurs sur cette nouvelle avaient certes déjà commencé à filtrer dès 14h30, mais son «officialisation» sur CNBC déclenche une énorme vague d'achats. En trois quarts d'heure, le Dow Jones prend encore 300 points et clôture finalement sur un gain de 410 points.

Réunion au Capitole

Deux heures plus tard, Henry Paulson et Ben Bernanke s'en vont au Capitole pour une sombre séance avec les leaders du Congrès. «Cette réunion fut l'une des expériences les plus phénoménales de mes 34 ans de carrière en politique», rappela le sénateur démocrate Charles Schumer.

Alors que les membres du Congrès et leurs assistants écoutaient, Henry Paulson et Ben Bernanke ont exposé leur plan. Ce dernier commencerait par offrir une assurance fédérale aux fonds monétaires afin de stopper la course aux retraits d'argent.

Ensuite, la SEC interdirait les ventes à découvert des titres financiers. Bien que les responsables du Trésor considèrent ce geste comme symbolique, dans la mesure où les investisseurs peuvent encore acheter des options «put» (ndlr.: droit de vendre un titre), ce qui a exactement le même effet que les ventes à découvert, ils ont pris cette initiative essentiellement pour «faire terriblement peur à tout le monde», comme l'a dit un officiel.

Ben Bernanke avança la possibilité que, sans ce plan, l'économie disparaîtrait le lundi suivant, et on n'entendit plus une mouche voler. Les leaders du Congrès étaient presque unanimes à dire qu'une telle opération était nécessaire pour le bien du pays. John Boehner, représentant de l'Ohio et leader républicain, soulignait, selon plusieurs participants, qu'il était temps de mettre de côté la politique et d'agir rapidement (un proche de John Boehner a démenti que ce dernier ait exprimé un soutien au plan, précisant qu'il avait simplement plaidé la coopération).

Entendre que Henry Paulson et Ben Bernanke voulaient l'adoption d'une loi en quelques jours provoqua l'étonnement du sénateur de la majorité démocrate Harry Reid. «C'est le Sénat américain, lança-t-il. On ne peut le faire dans un laps de temps aussi court.» Son alter ego républicain, le sénateur Mitch McConnell, lui rétorqua: «Cette fois-ci, on y arrivera.»

Il avait tort. Après une semaine de querelles, de combats politiques et de compromis, la Chambre des représentants a refusé le plan. L'indice Dow Jones a plongé de 778 points, le marché des crédits s'est détérioré, avec une hausse des taux d'intérêt et des prêts plus difficiles à obtenir.

Mercredi, le Sénat a approuvé le plan Paulson. Deux semaines après les appels de Ben Bernanke et de Henry Paulson, la Chambre des représentants a fini par l'adopter vendredi.

*Joe Nocera, avec Andrew Ross Sorkin, Diana B. Henriques, Edmund L. Andrews, Nelson Schwartz et Carter Dougherty. «International Herald Tribune», distribué par le «New York Times Syndicate». Traduit par «Le Temps».