Impossible de les rater. Dans les hôtels du centre de Séoul, la capitale de la Corée du Sud, le spectacle des jeunes Japonaises les bras chargés d'emplettes fait partie du décor. D'autres, plus aventureuses, mettent le cap sur la Thaïlande, la Malaisie ou le Vietnam. Attirées par les prix bien plus bas que ceux pratiqués à Tokyo, elles y dépensent de petites fortunes. Mi-vacances, mi-shopping. Une fièvre acheteuse à l'opposé de la léthargie dans laquelle est plongée, depuis presque dix ans, la consommation au pays du Soleil-Levant.

L'histoire de ces jeunes femmes est révélatrice. Malgré neuf plans de relance budgétaire successifs et l'injection de plus de 1000 milliards d'euros (1540 milliards de francs) de subventions publiques dans l'économie depuis le début des années 90, le gouvernement de Tokyo se cogne sur un mur inébranlable: celui des portefeuilles. Pris en tenaille entre les prix de détail les plus élevés du monde et une crise financière et immobilière qui déprécie chaque année un peu plus la valeur de leurs actifs, les ménages japonais font la grève des dépenses: «A chaque fois, le cycle se répète. Dans les mois qui suivent l'adoption d'un plan, un rebond a lieu, notamment dans le secteur de la construction, très sensible aux commandes de l'Etat, confirme Martine Latarre, de l'Agence financière française à Tokyo. Puis les indicateurs replongent.»

Taux d'épargne record

Cette apathie des consommateurs fait du Japon un cas unique. D'un côté, l'Archipel est englué dans la récession. De l'autre, le taux d'épargne des ménages y demeure, à 30%, le plus élevé de la planète. Selon le trésor nippon, la valeur des actifs détenus par les 120 millions de Japonais est estimée à 15 trilliards d'euros, dont 54% placés sur des comptes courants ou à terme. Le Japon en crise reste le premier pays créditeur au monde. Alors que les Japonais, eux, ne cessent de rogner sur leurs dépenses.

Le nœud de cette paralysie est en partie psychologique. «La peur de l'avenir liée à la crise et à la montée du chômage est réelle, assène à Tokyo l'économiste Kenneth Courtis. Mais elle n'explique pas tout. «La vérité est qu'il vaut mieux, ici, placer son argent qu'investir.» Beaucoup de Japonais ont en effet contracté avant l'éclatement de la bulle immobilière de 1992 des polices d'assurance vie rémunérées entre 4 et 6%, alors que les taux sont aujourd'hui proches de zéro. Passablement d'entre eux ont acheté des appartements qui ont aujourd'hui perdu leur valeur de moitié, et restent traumatisés. Les livrets postaux, même plafonnés à 1,5%, restent dans l'Archipel un placement bien plus lucratif que l'immobilier, en chute libre, ou les actions erratiques.

Cette panne de la consommation dans le pays le plus cher du monde est accrue par la hantise de la retraite, le coût élevé de l'éducation des enfants et les changements de comportements.

Caractéristiques culturelles

Le succès phénoménal au Japon des magasins «discount», qui vendent moins cher des produits importés, en est la preuve: «La génération de mes parents est arc-boutée sur son épargne par précaution. La nôtre est réaliste, assène Kuniko Asakawa, secrétaire à Omiya, près de Tokyo. A quoi sert d'acheter du foncier si les prix baissent encore? Mieux vaut attendre. Nous allons au restaurant. Nous sortons le soir. Mais nous faisons gaffe aux prix et nous évitons toutes les dépenses lourdes. Sauf les voyages à l'étranger.»

Cette montagne d'épargne improductive est aussi le résultat de modes de consommation et d'épargne, encore très différents de l'Europe ou des Etats-Unis. Les Japonais ne placent pas leur argent en Bourse. Les cartes de crédit restent peu répandues. Les officines spécialisées dans les prêts à court terme sont d'ailleurs encore parfois tenues par les yakuzas, les mafieux locaux. «Emprunter est déshonorant, lâche Yukari Ozeri, une responsable de rayons chez «Muji», une chaîne spécialisée dans les articles bon marché, qui possède plusieurs magasins en France. Ceux qui n'ont pas les moyens n'achètent pas. Et ceux qui ont de l'argent le laissent dormir, en attendant des jours meilleurs. Ou le dépensent à l'étranger.»

R. W.