Il est révolu le temps où l’Ethiopie faisait saliver les investisseurs. Cette image d’eldorado était portée par son jeune premier ministre modernisateur, Abiy Ahmed, couronné par le Prix Nobel de la paix en 2019 pour son rapprochement avec le frère ennemi érythréen. En ce début d’année 2021, le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique déchante. La crise du Covid-19 est passée par là et les tensions internes ont explosé au grand jour avec le conflit dans la région du Tigré.

Lundi, l’Ethiopie, qui était un miracle économique avec une croissance moyenne proche des deux chiffres ces deux dernières décennies, a demandé un allégement de sa dette auprès du G20, soit les pays les plus riches de la planète. «Alors que nous n’avons pas vacciné une seule personne contre le Covid-19, nous avons besoin de rediriger des ressources pour cet effort», a déclaré un responsable éthiopien au Financial Times.

Le poids de la Chine

Les démarches éthiopiennes s’inscrivent dans un nouveau mécanisme mis en place en novembre dernier par le G20, alors que les pays endettés traitent habituellement avec le Fonds monétaire international (FMI) et le Club de Paris, groupe informel de créanciers des pays occidentaux. La différence fondamentale est que la Chine fait partie du mécanisme du G20.

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Malgré le manque de transparence de part et d’autre, il est probable que la Chine soit le principal créancier de l’Ethiopie, où elle a massivement investi. Pékin a par exemple financé la construction de la ligne ferroviaire entre Addis-Abeba et Djibouti, un chantier qui aura coûté 3,4 milliards de dollars. Des banques chinoises ont aussi prêté de l’argent pour édifier le barrage controversé de la Renaissance sur le Nil Bleu. En voie d’achèvement, ce projet devisé à 4,8 milliards de dollars affole l’Egypte, en aval, mais est crucial pour l’électrification de l’Ethiopie.

Une épidémie de défauts de paiement?

Selon les estimations de la Banque mondiale citées par le Financial Times, l’Ethiopie traîne une dette de 27,8 milliards de dollars, dont 8,5 milliards auprès de dettes bilatérales et 6,8 milliards de dollars auprès de créanciers commerciaux. L’Ethiopie est le second pays africain à faire appel en une semaine au mécanisme du G20 après le Tchad. Ce dernier est aussi lourdement endetté, notamment auprès de la société de négoce Glencore, basée à Zoug. Tous les pays les plus pauvres de la planète peuvent recourir au dispositif du G20. Depuis l’automne dernier, la Zambie, pour sa part, n’arrive plus à assumer ses obligations financières.

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«Les pays du G20 ont une opportunité unique de faire pression sur l’Ethiopie», plaide Dorothée Baumann-Pauly, directrice du Geneva Center for Business and Human Rights de l’Université de Genève. En effet, les organisations humanitaires réclament depuis des semaines l’accès à la région du Tigré, où la population a désespérément besoin d’aide. Malgré les déclarations triomphalistes du gouvernement éthiopien, le conflit se poursuit dans cette région rebelle, dont l’élite politique a longtemps détenu tous les leviers du pouvoir à Addis-Abeba jusqu’à l’élection d’Abiy Ahmed en 2018.

Les promesses de l’industrie du textile

Le conflit au Tigré, qui se déroule à huis clos, les connexions téléphoniques et internet avec la région étant toujours coupées, refroidit les investisseurs mais pénalise aussi l’industrie naissante du pays, selon Dorothée Baumann-Pauly. La professeure s’était rendue en Ethiopie en 2019 pour observer l’implantation de grandes marques internationales du textile, comme Decathlon ou H&M, cette dernière a depuis réduit ses activités dans le pays. «L’Ethiopie a créé une poignée de grands parcs industriels, celui de Mekele, la capitale du Tigré, est complètement à l’arrêt, des milliers d’ouvriers y travaillaient et le parc avait l’ambition d’employer à terme 20 000 personnes», relate-t-elle.

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Les entreprises textiles voyaient dans l’Ethiopie une alternative aux pays asiatiques, notamment après la catastrophe du Rana Plaza en 2013, lorsque plus de 1000 ouvrières sont mortes dans l’incendie d’une usine au Bangladesh. «L’industrie textile ne représente que 10% des exportations de l’Ethiopie mais ce secteur est vu comme ayant un fort potentiel de croissance», continue Dorothée Baumann-Pauly. Lors de sa visite dans le parc industriel de Hawassa en 2019, dans le sud du pays, les tensions ethniques étaient déjà vives et les ouvrières se plaignaient de ne pouvoir vivre avec des salaires très bas, ne dépassant parfois pas les 26 dollars par mois. La professeure appelle les grandes marques internationales à se positionner sur le conflit au Tigré et à faire pression sur le gouvernement éthiopien. «Elles ne doivent pas se retirer du pays mais elles peuvent contribuer à un meilleur développement de l’Ethiopie», conclut-elle.