Agroalimentaire

L’étiquette empreinte carbone, c’est pour quand?

En rayon, les produits ne font plus mystère de leurs valeurs nutritionnelles ou de leur composition. Mais il n’existe aucune étiquette faisant état de la quantité d’émissions de CO2 générées par leur production

Economie, politique, société, culture, sport, sciences: les enjeux écologiques traversent toutes les strates de notre société. Comment passer de l’analyse à l’action? Quelle est la part de décisions individuelles et celles qui relèvent de choix politiques? Pourquoi la complexité du défi ne doit pas nous décourager?

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Elles indiquent les valeurs nutritionnelles, les additifs alimentaires (les fameux E, suivis d’un numéro) ou vous assènent même un tranchant «Fumer tue», à titre de rappel. Les étiquettes de l’agroalimentaire continuent pourtant largement à ignorer les questions environnementales. Alors pourquoi les produits que nous consommons ne contiennent-ils pas de mention de leur bilan carbone?

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Interpellé par de jeunes lecteurs écologistes, Le Temps a posé la question au WWF, qui a créé une calculette d’empreinte écologique. L’outil, disponible en ligne, reflète les habitudes d’un consommateur, et non le bilan d’un produit en particulier. Mais il prouve que les données existent. «Le WWF a commandé un écobilan de certains fruits et légumes», confirme une porte-parole. On apprend dans ce rapport de 33 pages qu’ils représentent 2 à 3% des émissions de CO2 des ménages suisses, 16% des émissions liées à la nutrition.

Papaye et asperge, reines du CO2

Dans le classement particulier des fruits et légumes les plus nocifs, c’est la papaye qui remporte la première place avec l’équivalent de près de 10 kilos de CO2 émis par kilogramme consommé. Elle est toutefois devancée par l’asperge verte, lorsque celle-ci vient du Pérou par avion via Chicago (15 kilos), plutôt que par bateau du Brésil (3 kilos). Dans le duel des produits aériens, l’avocat chilien pointe à la deuxième place (13 kilos).

L’affaire se complique un peu plus lorsque l’on tient compte de la consommation totale des Suisses (les fruits et légumes ne sont plus pondérés par kilo). Ici, ce sont les agrumes qui pointent en tête avec l’équivalent de 45000 tonnes d'équivalent CO2. Suivent l’asperge verte et la tomate avec environ 32000 tonnes chacune.

Le rapport fournit également la ventilation des différents types d’émissions (transport, fertilisants, stockage). L’asperge verte est nocive parce qu’elle prend très souvent l’avion. Si vous ne pouvez pas vous passer de tomates en mai, favorisez sa version espagnole: le camion pollue moins que le chauffage de la serre.

Standardiser, c’est dur

Si toutes ces données existent, pourquoi ne figurent-elles pas sur les étiquettes? Niels Jungbluth, directeur de ESU-Services, un cabinet de conseil en durabilité basé à Schaffhouse, rappelle qu’une tentative a déjà eu lieu en France avec ses lois Grenelle en 2010 ou chez Walmart avec ses labels d’intensité carbone. Avec tous les problèmes que cela peut poser en termes de standardisation, surtout pour des groupes agroalimentaires opérant sur plusieurs pays.

«L’Union européenne élabore actuellement des lignes directrices pour les calculs d’empreinte écologique. En attendant, la Suisse évitera de développer sa propre approche», parie Niels Jungbluth.

Parmi les pierres d’achoppement: les difficultés à définir une unité, de café par exemple, ou à caractériser quel type d’impact devrait mesurer le label (celui de l’usine de production ou du transporteur). «Il y a trop d’intérêts en jeu pour que l’on arrive à une solution simple pour le consommateur, du type feu de signalisation», conclut le scientifique.

Une norme ISO pour le CO2

Niels Jungbluth ne voit pas non plus de solution miracle dans la norme ISO 14067. Mise à jour en août dernier, elle définit une nomenclature pour quantifier les gaz à effet de serre d’un produit. Un accord international façon «plus petit dénominateur commun», selon lui, qui laisse de nombreuses questions méthodologiques en suspens.

Du côté du WWF, on pointe un autre problème: l’efficacité des étiquettes. «Nous doutons que cette information [sur le bilan carbone, ndlr] puisse réellement modifier la consommation», précise une porte-parole. Avant de dresser un parallèle avec les indications sur les valeurs nutritives, qui n’ont pas permis de «diminuer la vente d’aliments à forte teneur en sucre ou en matières grasses».

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L’ONG a donc décidé de se concentrer sur les entreprises, plutôt que de tenter de changer le comportement des consommateurs.

Modification vendredi 3 mai: une version précédente de cet article sous-estimait la quantité de CO2 produite par l'asperge verte, la tomate et les agrumes.

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