*Associé-gérant EMC Gestion de Fortune SA

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La Banque nationale suisse (BNS) a pris, il y a quelques semaines, une série de mesures qui peuvent être qualifiées d’exceptionnelles, afin de stopper la hausse du franc suisse sur le marché des changes. Ces décisions de politique monétaire entérinées dans l’urgence auront des conséquences pour la Suisse qui sont encore aujourd’hui difficilement quantifiables tant la sortie de crise et ses modalités paraissent éloignées.

Le cours de change entre l’euro et le franc suisse est resté remarquablement stable depuis l’introduction de la monnaie unique en Europe. Historiquement, la valeur dite réelle du franc suisse s’apprécie d’environ 2 à 2,5% par an contre un panier de grandes devises, entérinant la qualité des fondamentaux de l’économie suisse: faible inflation, excédent récurrent de la balance des paiements, saine gestion des finances publiques, productivité élevée, etc.

Contrairement à une idée largement répandue dans les médias ces derniers mois concernant la valeur de notre monnaie sur le marché des changes, nous prétendons que l’économie suisse a bénéficié à la fin de la dernière décennie d’une prime à l’exportation grâce à un franc suisse sous-évalué qui a dopé les marges et la compétitivité de nos entreprises sur les marchés extérieurs. Dans la logique financière, le franc suisse aurait dû s’apprécier régulièrement ces dix dernières années, ce qui aurait ramené le taux de change du franc suisse contre l’euro dans une fourchette que nous estimons entre CHF 1,15 et 1,25, soit un niveau proche de la parité que la BNS s’apprête à défendre. La logique des marchés étant différente, le réajustement s’est fait de manière brutale sur une période courte, mettant à mal nos industries d’exportation mais aussi le tourisme.

Si le cours de change plancher devait être testé, notre institut d’émission s’est engagé à acheter chaque euro qui se présente à la conversion au cours de CHF 1,20 en émettant ex nihilo du franc suisse. Cette politique de création monétaire illimitée, sans aucun rapport avec l’évolution de l’économie helvétique, aurait pour conséquence de démonétiser notre devise et de lui faire perdre de la valeur, c’est-à-dire de créer de l’inflation. En prenant cette décision historique, la BNS risque de conduire une politique monétaire aux conséquences similaires de celles menées par la Federal Reserve Board et la Banque Centrale Européenne.

En poursuivant un objectif de change, alors que le mandat principal dévolu à nos autorités monétaires consiste à assurer la stabilité des prix, notre banque bentrale prend le risque de remettre en question les bases sur lesquelles la prospérité de notre pays a été édifiée, à savoir un pouvoir d’achat et un niveau de vie élevé pour ses habitants. L’ultime refuge pour les investisseurs suisses dans le cadre de ce scénario contre la perte de valeur de notre monnaie serait alors l’or.

Face à ce scénario noir, il existe une porte de sortie pour la BNS. A court terme, les spéculateurs ont été échaudés par les interventions de notre banque centrale et vont se garder de tester rapidement le cours plancher. D’autre part, dans la crise récente, le dollar a retrouvé son rôle de monnaie refuge et a gagné au moins temporairement la «guerre des monnaies». Le statut d’étalon monétaire du dollar dans le monde financier ne va pas être remis en question prochainement face au risque persistant, réel ou supposé, d’éclatement de la zone euro.

Nous avons assisté ces dernières semaines à un reflux massif de la part des investisseurs de la zone euro vers la zone dollar. Ce mouvement risque de s’inscrire dans une tendance sur laquelle les marchés financiers vont se focaliser ces prochains mois, se détournant des qualités de valeur refuge du franc suisse surtout après son arrimage de facto à l’euro.

La BNS pourrait d’ici quelques mois utiliser cette fenêtre d’opportunité offerte par une reprise du billet vert pour annoncer qu’après avoir réussi à stabiliser notre monnaie contre l’euro, elle se retire du marché, laissant la porte ouverte à des interventions futures en cas de forte volatilité ou d’écarts trop importants par rapport à sa valeur estimée.

L’arme verbale a déjà été efficacement utilisée par les dirigeants de la BNS lorsque l’euro s’est rapproché du niveau d’intervention à la fin du mois d’octobre. Cette stratégie permettrait au franc suisse de se stabiliser, de s’inscrire dans une logique d’appréciation régulière de notre monnaie au fil du temps, reflet des qualités intrinsèques de notre économie, sans attaques spéculatives et désordonnées dans la crainte d’une intervention musclée de notre institut d’émission.

La guerre des monnaies est avant tout une bataille psychologique entre les intervenants du marché et les gardiens de l’ordre monétaire incarné par les banques centrales. La BNS a gagné une bataille importante, elle a démontré son volontarisme et sa crédibilité; gagnera-t-elle la guerre?