Dans un contexte d’optimisme quant aux perspectives économiques européennes et d’anticipations de poursuite de normalisation monétaire de la Banque centrale européenne (BCE), le franc a connu un début de printemps des plus confortables. Entre février et avril, la monnaie unique s’est appréciée de plus de 4,5% contre le franc, pour finalement atteindre le niveau fatidique des 1,20, soit le plus haut niveau de l’euro contre la devise helvétique depuis que la Banque nationale suisse a aboli le taux plancher en janvier 2015.

Cependant ce mouvement n’est pas le résultat d’une appréciation générale de la monnaie unique. En effet, durant les quatre premiers mois de l’année l’euro est resté relativement stable contre la plupart de ses pairs. L’euro a notamment stagné au-dessous du 1,25 dollar. La rapide appréciation de la paire euro franc est davantage le résultat d’un renforcement généralisé du dollar, qui a permis au billet vert de s’approcher à nouveau de la parité contre le franc, ainsi qu’une perte d’intérêt temporaire des investisseurs pour les monnaies refuges traditionnelles.

Surprenante appréciation du billet vert

Cette forte appréciation du dollar, que la plupart des intervenants n’ont d’ailleurs pas vu venir, peut paraître surprenante étant donné l’incertitude ambiante, et ce surtout face au franc qui d’habitude reste très demandé durant de tels épisodes. Cette montée du billet est due à plusieurs facteurs.

Premièrement, les peurs liées à la guerre commerciale initiée par Donald Trump il y a maintenant quelques mois se sont apaisées; le gouvernement états-unien ayant sous-estimé les représailles du gouvernement chinois ainsi que la faculté des pays européens à former un front uni pour défendre leurs intérêts commerciaux.

Deuxièmement, les enquêtes de la Commodity Futures Trading Commission (CFTC) sur le positionnement International Money Market (IMM) ont montré que les spéculateurs détenaient des positions courtes conséquentes sur le billet vert, ce qui augmente les probabilités d’une correction lors d’un éventuel dénouement de ces positions.

Troisièmement, les pressions à la hausse sur les prix et l’amélioration des attentes d’inflation n’ont pas fléchi aux Etats-Unis au cours des derniers mois. L’indice des prix à la consommation a atteint 2,46% en avril en glissement annuel, alors que l’inflation sous-jacente, qui exclue les composants les plus volatils, grimpait à 2,14%. Cette tendance soutenue a conforté les investisseurs quant au bien-fondé de la politique de la Réserve fédérale qui devrait donc poursuivre son processus de normalisation monétaire.

Finalement, la hausse continue des taux d’intérêt états-uniens depuis le début du quatrième trimestre de l’année dernière, un taux de croissance soutenu, ainsi que la relative faiblesse du dollar, ont incité les intervenants à favoriser le billet vert, et ce au détriment du yen et du franc. Il est également intéressant de relever que le marché est resté insensible aux effets néfastes à long terme des dernières décisions de l’administration Trump. En effet, les coupes d’impôts combinées à une augmentation des dépenses posent la question de la soutenabilité de la dette américaine, et ce d’autant plus en période de hausse des taux d’emprunt. Il semblerait que pour l’instant le statut de monnaie de réserve mondiale du dollar prévale. Histoire à suivre cependant.

L’euphorie européenne touche à sa fin

Il aurait donc été aisé de conclure que le franc suisse a finalement terminé sa traversée du désert, ce qui aurait permis à la BNS de reprendre son souffle et d’entamer une réduction de son bilan. Cependant, c’était compter sans son grand voisin européen qui peine à se débarrasser de ses vieux démons. La période d’euphorie qui a suivi l’élection d’Emmanuel Macron fut de courte durée, les pays du Sud s’acharnant à rappeler à Bruxelles que les déséquilibres au sein de l’union ne font pas encore partie du passé.

La victoire du Mouvement 5 étoiles et de la Ligue aux dernières législatives italiennes n’avait que peu impacté les marchés financiers. Après la nomination de Giuseppe Conte, et, par la suite, au refus de Sergio Mattarella d’accepter l’économiste Paolo Savona comme ministre des Finances, les marchés ont finalement réagi, déclenchant un vent de panique sur les places financières. Soudainement le franc suisse retrouvait sa popularité perdue et s’appréciait massivement face à la monnaie unique (+3,65% en l’espace de quelques jours). A la suite de l’abandon de Giuseppe Conti et de la nomination de Carlo Cottarelli – un fervent supporteur des mesures d’austérité – à la place de premier ministre, les gains du franc et les pressions baissières sur l’euro se sont finalement tassés lundi.

Bien que la décision du président du conseil de s’opposer à un gouvernement eurosceptique fasse plaisir à Bruxelles, il y a fort à parier que le peuple italien, qui, rappelons-le, avait voté pour une rupture, ne se satisfasse pas de ce choix. Les deux leaders de la coalition ont d’ailleurs appelé à une destitution du président et à la tenue d’élections anticipées. Au vu de ces derniers événements, il y a peu de chances pour que les investisseurs tournent le dos à la sécurité offerte par la monnaie helvétique, d’autant plus que l’Espagne traverse également une période d’instabilité politique. La BNS n’a d’autre choix que de faire preuve de patience.


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