La force de la croissance européenne pourrait bien être l’élément déterminant du marché des devises en 2018, estime Belal Mohammed Khan, d’HSBC Private Bank. Pour le responsable d’investissement pour l’Europe continentale, le Moyen-Orient et l’Afrique, les marchés financiers pourraient devoir «recalibrer leurs attentes en matière de politique monétaire, en particulier en Europe. Aux Etats-Unis, la Réserve fédérale a été très claire sur ce qu’elle veut faire et comment elle veut le faire. La Banque centrale européenne (BCE) utilise elle aussi la «forward guidance», mais le contexte économique du Vieux Continent est beaucoup plus robuste que ce que beaucoup d’observateurs pensaient. La BCE elle-même est de plus en plus consciente de la force de l’économie de la zone euro.»

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Dans ses récentes publications, dont la Financial Stability Review du mois de novembre, l’institution européenne considère en effet que la croissance européenne a de la traction, qu’elle est résiliente et qu’elle est de plus en plus équilibrée. «En conséquence, un risque important est que la BCE pourrait devoir signaler, après le premier trimestre 2018, qu’elle devra ajuster sa politique plus rapidement que ce qui avait été communiqué auparavant», poursuit le spécialiste. HSBC Private Bank s’attend à une accélération de la croissance aux Etats-Unis et dans les pays émergents l’an prochain.

■ L’euro: une progression attendue

Selon Belal Mohammed Khan, l’euro pourrait donc se renforcer par rapport au franc suisse et à la livre sterling. Contre le franc suisse, la monnaie unique pourrait progresser rapidement et se situer «confortablement au-delà du seuil de 1,20». Le stratège basé à Genève relève que d’autres spécialistes «commencent à parler d’un retour à la moyenne de long terme, qui est largement supérieure à ce niveau de 1,20». Un tel développement serait très positif pour la Suisse et aiderait la Banque nationale (BNS) à se rapprocher de son objectif d’inflation, proche de 2% par an.

Pour sa part, J. Safra Sarasin s’attend à une progression du taux de change entre euro et franc jusqu’à 1,20 en 2018, selon un rapport publié vendredi. La banque bâloise considère ce niveau comme proche de la «fair value» et prévoit un recul progressif durant les années suivantes. Il restera néanmoins supérieur à 1,10 en 2028.

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Par ailleurs, «un mouvement haussier très prononcé de l’euro face à la livre sterling est possible» après la fin du premier trimestre, reprend Belal Mohammed Khan, d’HSBC. Essentiellement à cause des incertitudes provoquées par le Brexit. Pictet Wealth Management prévoit pour la fin 2018 un euro/dollar à 1,24 et un euro/CHF à 1,16 après une période durant les six premiers mois où un niveau plus proche de 1,20 (par exemple 1,18) est possible.

La bonne croissance mondiale encourage moins à chercher des valeurs refuges, tandis que le franc est surévalué, ce qui favorise sa baisse

Luc Luyet, stratégiste changes chez Pictet Wealth Management

Des facteurs militent en faveur de la dépréciation du franc, explique Luc Luyet, stratégiste changes chez Pictet Wealth Management: «La bonne croissance mondiale encourage moins à chercher des valeurs refuges, tandis que le franc est surévalué, ce qui favorise sa baisse.» Avec des nuances: «Comme la BNS a été très accommodante, poursuit-il, la bonne croissance économique en Suisse pourrait pousser la Banque nationale à commencer à normaliser sa politique monétaire en fin d’année, ce qui devrait réduire le potentiel de dépréciation du franc. Le franc devrait rester faible, mais je ne m’attends pas à un fort potentiel haussier de l’euro contre le franc.»

Autre facteur, la zone euro devrait afficher une bonne croissance, dont les pays voisins comme la Suisse, la Suède ou la Norvège devraient profiter via leurs exportations, ce qui est favorable pour leurs monnaies respectives.

■ Le dollar: un parcours différencié

HSBC Private Bank affiche des précisions mixtes pour le dollar. L’établissement s’attend à une appréciation de la devise américaine face à la livre, en direction d’un niveau de 1,26 et à une stabilisation contre l’euro autour de 1,20. Soit des variations minimes par rapport aux cours actuels (une livre valait vendredi environ 1,34 dollar, tandis que l’euro valait 1,18 dollar).

Chez Pictet Wealth Management, «les deux principaux facteurs qui ont soutenu le dollar entre 2011 et 2016 ont été moins marqués en 2017 et devraient rester moins forts en 2018, reprend Luc Luyet. Il s’agit de la forte croissance aux Etats-Unis par rapport au reste du monde d’une part, et d’une divergence de politique monétaire qui était favorable au dollar, d’autre part. La Réserve fédérale voulait resserrer sa politique, alors que les autres banques centrales cherchaient plutôt à rendre les leurs plus accommodantes.»

Les banques centrales hors des Etats-Unis – la BCE par exemple – cherchent à leur tour à normaliser leurs politiques monétaires

Luc Luyet, stratégiste changes chez Pictet Wealth Management

Pourquoi? Car la croissance mondiale est nettement meilleure actuellement, en particulier dans la zone euro, ce qui signifie que le différentiel de croissance est bien moins favorable au dollar, explique le spécialiste genevois. Par ailleurs, «les banques centrales hors des Etats-Unis – la BCE par exemple – cherchent à leur tour à normaliser leurs politiques monétaires», poursuit Luc Luyet.

Selon lui, le dollar est également influencé par la faible inflation américaine, inférieure à 2%, ce qui devrait empêcher la Fed de remonter ses taux au-delà du niveau de 2%. D’autres banques centrales ont davantage de potentiel de resserrement, car elles se trouvent au début de leur processus de normalisation. «Nous pensons que cette inflation va demeurer basse», résume-t-il.

En conséquence, le marché commence à se concentrer moins sur les hausses de taux américains et davantage sur l’Europe, où les achats d’actifs vont être diminués puis abandonnés, avant qu’une hausse des taux se concrétise en 2019.

Dans les six prochains mois, le dollar devrait néanmoins rester soutenu, car la croissance américaine reste bonne et la Fed devrait encore relever ses taux en mars et en juin, affirme le stratège genevois. Autre facteur favorable, les taux d’intérêt à court terme positifs aux Etats-Unis, qui rendent le dollar attractif par rapport à d’autres monnaies comme l’euro, le franc suisse ou la couronne suédoise, qui ont des taux d’intérêt beaucoup plus bas.

Après six mois, conclut Luc Luyet, le dollar devrait s’affaiblir et l’euro se raffermir, car la divergence de politique monétaire devrait favoriser l’euro. L’euro/dollar devrait graduellement s’apprécier en 2018, même s’il pourrait rester stable au cours du premier semestre.

Pour J. Safra Sarasin, l’euro/dollar devrait s’affaiblir au cours du premier semestre 2018, puis rebondir pour finir l’année inchangé. Il devrait par la suite se raffermir jusqu’à 1,27 en 2023, ce qui correspond à la «fair value» de cette paire de devises à ce moment-là.

■ Les devises émergentes; le moment est favorable

«L’environnement global est favorable pour les pays émergents, avec une croissance relativement bonne, notamment dans les pays développés, et une inflation peu élevée qui fait que les taux ne devraient pas fortement augmenter», estime Luc Luyet, de Pictet Wealth Management.

La banque genevoise aura donc tendance à favoriser les monnaies des pays liés au cycle économique européen, comme le zloty polonais ou la couronne tchèque. D’autres monnaies offrent de forts rendements et des garanties contre d’éventuels chocs externes, relève le Genevois. «Le rouble bénéficie de la balance courante positive de la Russie et des réserves de change élevées de la banque centrale russe. Il est donc plus sûr que la livre turque ou le rand sud-africain, deux monnaies très sous-évaluées, mais plus vulnérables en cas de fuites de capitaux, car les réserves de change ou la balance courante ne pourraient pas atténuer le choc.»

Chez HSBC aussi, «le rouble présente une opportunité de se renforcer en 2018, une année très importante pour la Russie, reprend Belal Mohammed Khan. Si le résultat de l’élection présidentielle est perçu comme positif par les marchés, le renforcement du rouble pourrait s’avérer supérieur à ce qui est attendu pour le moment.» Les monnaies asiatiques ne sont pas jugées très attractives par nos interlocuteurs.