Liquidité, transparence accrue: voici les qualités que l'euro a apportées au marché obligataire européen. La devise, malgré sa piètre performance, est incontestablement devenue une référence pour les émissions obligataires internationales. En six mois, le montant des émissions d'obligations en euros a dépassé celui des émissions en dollars. Toutes catégories incluses (obligations, obligations convertibles et obligations avec warrants libellés en euros), pas moins de 422,1 milliards de dollars d'obligations en euros ont été émis depuis l'arrivée de la nouvelle devise sur les marchés (soit 414,4 milliards d'euros ou environ 684 milliards de francs). A comparer avec un montant de 419,6 milliards de dollars pour les obligations américaines au court de la même période, selon les estimations de Thomson Financial Securities Data.

Parallèlement aux émissions gouvernementales, les six premiers mois de l'année ont été marqués par une explosion d'émissions de la part de sociétés privées européennes. Des plus grandes, on retiendra les 3 milliards d'euros levés en mai par l'allemand Mannesmann, les 3,25 milliards d'euros empruntés en mai également par l'espagnol Repsol et l'emprunt géant de 9,444 milliards lancé par Tecnost (la filiale d'Olivetti) pour financer le rachat de Telecom Italia.

A cette pléthore d'émissions sur le marché européen, trois raisons sont généralement avancées par les experts. Tout d'abord le recours aux obligations comme mode de financement pour les fusions et acquisitions, un phénomène dont la naissance de l'euro a grandement accéléré le rythme. Ensuite, la taille des nouvelles émissions elles-mêmes: le poids cumulé de l'ensemble des pays de la zone euro étant nettement supérieur au poids individuel de chaque pays, la demande pour des émissions de tailles plus grandes s'est renforcée. Dernière raison, et pas des moindres, la popularité croissante des obligations à haut rendement, qui ont bénéficié de la création d'un marché élargi aux risques de change nuls (obligations émises par des sociétés à risque notées BB +ou inférieur, lire Le Temps du 2 juillet 1999, n.d.l.r.). Conséquence: un nombre croissant de débiteurs américains et des pays émergents ont commencé à affluer sur le marché des capitaux européens. Car, au contraire du marché américain, les obligations à haut rendement font leurs premiers pas sur le Vieux Continent.

C'est précisément ce manque de culture du risque et cet effet de rareté qui expliqueraient, selon certains experts, le fait que la prime de risque (spread) entre les débiteurs privés et gouvernementaux aux Etats-Unis soit à ce point plus élevée que celle en Europe. A titre de comparaison, d'après un analyste de l'Union Bancaire Privée, cette prime serait de l'ordre de 80 points de base sur le bon du Trésor américain à 10 ans (dont le rendement actuel est d'environ 5,9%) pour des emprunts de notation A (de qualité relativement bonne). A comparer avec une prime d'environ 50 points de base sur le Bund allemand, à 10 ans également, dont le rendement s'élève à plus ou moins 4,8% (pour des emprunts de même qualité). Mais comme le remarque Claude Morgenegg, économiste chez Bordier & Cie, la qualité des débiteurs dans ce marché naissant des obligations européennes ne durera pas. En se développant, le nombre d'émissions d'obligations à haut rendement ira en s'accroissant. Dès lors, la prime de risque augmentera. Seul facteur éventuellement capable de retenir un tel engouement pour le nouveau marché obligataire européen: la faiblesse de sa devise. Pour Claude Morgenegg, l'euro se reprendra face au dollar d'ici à une année. Et cela pourrait coûter cher aux emprunteurs en dehors de la zone. Comme le concède l'analyste lui-même, l'argument ne fait pas le poids. La nouvelle devise est devenue incontournable pour les gérants de fonds actifs sur le marché obligataire mondial.

Mardi, second volet de l'enquête: L'euro ne parvient pas à séduire les consommateurs