Analyse

L’euro et l’Italie, répétition générale pour l’Europe?

L’arrivée d’un gouvernement populiste à Rome risque de faire boule de neige sur le continent si les inquiétudes économiques des Italiens ne sont pas prises au sérieux par Bruxelles et les partenaires européens de la Péninsule

La monnaie unique a eu au moins un avantage. Le passage à l’euro en 2002 a fait ressortir les déséquilibres structurels de l’Italie: fossé nord-sud, investissements en recul par rapport à ses partenaires continentaux, léthargie de l’administration, croissance atone (0,4% en moyenne entre 1998 et 2013), dette d’environ 100% du produit intérieur brut en 2002 – 131,7% fin 2017 –, retard dans la numérisation des entreprises, etc. Des faiblesses qui sont loin d’avoir été résorbées. Résultat, les Italiens sont désormais 40% à penser que l’euro est une mauvaise chose pour leur pays, selon un Eurobaromètre de décembre 2017. Mais est-ce justifié?

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Après une période rocambolesque au moment de former le gouvernement – et l’éviction d’un pourfendeur de la monnaie unique au poste de ministre de l’Economie et des Finances –, l’Italie est désormais gouvernée par une coalition eurosceptique. Une situation inédite pour la troisième économie de la zone euro. La situation était tendue mais la possibilité d’un «Italexit» ou d’une sortie de la zone euro a été rapidement écartée.

Les marchés ne s’y sont pas trompés. Si l’indice phare de la bourse de Milan est certes en recul de 9,96% depuis son dernier pic du 7 mai, il reste en hausse de 5,16% sur les douze derniers mois. Le marché obligataire s’est lui fortement tendu. Le «spread», l’écart entre les taux d’emprunt italien et allemand à dix ans, a momentanément dépassé fin mai la barre des 300 points – un record – avant de redescendre à 215.

Sentiment pro-européen déclinant

Les marchés respirent mais le malaise reste réel. Le programme de relance et de baisse d’impôts de 100 à 130 milliards d’euros (5 à 7% du PIB) promis par la coalition est jugé irréaliste par les observateurs. Et surtout, jamais en l’espace de 67 gouvernements depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le pouvoir italien n’a montré un tel rejet de la construction européenne. Les deux partis populistes surfent sur la vague de défiance qui s’est formée suite à la crise de 2008.

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Du point de vue des Italiens, non seulement l’adoption de l’euro n’a pas fait progresser l’économie et ne les a pas protégés contre les effets de la crise financière, mais cette perception a été aggravée par la crise des migrants. L’entraide demandée à Bruxelles et à ses partenaires européens pour accueillir les réfugiés qui traversent la Méditerranée reste en grande partie lettre morte. De quoi entacher durablement un sentiment pro-européen déjà déclinant des Italiens.

Déséquilibres économiques

Des données qui ne doivent pas occulter une croissance qui repart à la hausse. Elle a été de +1,5% l’an dernier et devrait se situer au même niveau cette année, selon les dernières prévisions européennes. De même, c’est oublier que l’adoption de l’euro a permis de stabiliser l’inflation et d’éviter des épisodes de dévaluation de la lire, toujours douloureux pour les ménages.

On n’en compte pas moins de 13 entre 1979 et 1992, selon une note du think tank Bruegel. La monnaie italienne a notamment perdu 33% face au deutsche mark entre 1980 et 1987. Et encore 22% de 1992 à 1996 lorsque Rome quitte le Mécanisme de taux de change européen. La période précédant la monnaie unique n’est donc pas aussi rose que ce que veulent faire croire les politiciens transalpins.

Blocages bruxellois

Les Italiens ne s’y trompent d’ailleurs pas, ils ne sont que 29% à penser que l’euro intégré dans une union économique et monétaire est une mauvaise chose (Eurobaromètre juin 2018). Un renforcement de la construction européenne reste donc pour la majorité un passage obligé. Or l’actuelle gabegie autour de la crise des migrants ou la lenteur des négociations autour du Brexit n’aident pas à redorer le blason de Bruxelles. Pas de quoi rassurer la rue italienne dont le revenu par tête n’a pas progressé depuis vingt ans.

Or l’arrivée des populistes au palais Chigi doit impérativement réveiller les partenaires européens. La coalition a mis de l’eau dans son vin concernant la monnaie unique et, depuis le Brexit, les europhobes étaient sur la défensive. On réalise bien qu’une sortie de la zone euro ou de l’Union européenne n’est pas à l’ordre du jour.

Néanmoins, ces alertes populistes ne doivent pas être prises à la légère, au risque d’emporter d’autres pays dans une spirale de repli nationaliste risquant d’ébranler la zone euro. Or cette dernière, malgré ses imperfections, reste un stabilisateur pour l’économie de ses Etats membres. Les Italiens ne devraient pas l'oublier.

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