«Si l'on avait espéré un démarrage rapide des règlements en euros […], il n'en a rien été.» Tel est le constat d'un groupe d'experts, auteurs d'un ouvrage intitulé L'euro* qui a été édité en collaboration avec PricewaterhouseCoopers. Sur les 370 millions de consommateurs de la zone, seuls 1,35% ont effectué leurs paiements de carte bleue en euros au mois de mai, indique le groupe Visa. Les Espagnols sont les premiers utilisateurs, suivis des Néerlandais et des Belges. Les Français, eux, restent à la traîne. D'après François Lanquetot, associé chez PricewaterhouseCoopers, seul 1% des paiements dans la grande distribution en France est effectué en euros. Un niveau particulièrement bas comparé aux prévisions du sondage LSA/IFOP de juin 1998, qui avait annoncé que 31% des Français utiliseraient chèques et cartes de crédit en euros dès janvier 1999, et que 26% commenceraient à les utiliser au bout de quelques semaines ou quelques mois. Les monnaies nationales ne sont pourtant plus que des subdivisions de l'euro, et le double affichage des prix a grandement incité les consommateurs à se familiariser avec la monnaie unique. Mais en l'absence de pièces et de billets tangibles, qui n'apparaîtront qu'en 2002, chacun a préféré garder ses habitudes. L'engouement des marchés financiers et des investisseurs pour l'euro laisse de marbre les consommateurs.

Pourquoi cette piètre cote de popularité? Comme le remarquent les auteurs de L'euro, le terme «monnaie unique» ne veut pas dire «acceptation généralisée des moyens de paiement en Europe». Des problèmes de compatibilité des systèmes de paiement demeurent. Un chèque français en euros utilisé en Allemagne, par exemple, génère toujours des frais de l'ordre de 100 à 200 francs français (soit de 24,5 à 50 francs suisses ou de 15,2 à 30,5 euros). Grande surprise pour les consommateurs, qui étaient persuadés que les frais de change entre deux monnaies de l'euro disparaîtraient dès l'arrivée de la nouvelle devise, en oubliant les frais classiques de virements transfrontaliers! Du côté des consommateurs, une mauvaise information et un manque d'intérêt. Du côté des PME, un manque de ressources (les coûts de passage à l'euro pour les entreprises sont estimés à 1 ou 2% de leur chiffre d'affaires!) et souvent d'autres priorités comme le bug de l'an 2000. Mais ce manque de dynamisme ne fera qu'exacerber les problèmes au moment de la date d'échéance, en janvier 2002. Certains spécialistes sont pessimistes, prédisant une baisse de la consommation de l'ordre de 4 à 5% avec la mise en circulation des pièces et des billets. D'autres, comme François Lanquetot, restent optimistes: «Globalement, nous nous trouvons à 15% de la période transitoire, et seuls 1 ou 2% des paiements sont effectués en euros. Nous sommes en retard, mais la courbe de croissance devrait aller en s'accélérant.»

Pourquoi les frais sont-ils encore si élevés? A cause de l'incompatibilité des différents systèmes de paiements nationaux. Deux nouveaux systèmes ont été mis sur pied depuis le 1er janvier de cette année pour les pays «in» -c'est-à-dire membres de la zone euro – en plus du système de paiement international (appelé «SWIFT», pour les pays non membres de la zone). Le premier, dénommé TARGET (TransEuropean Automated Real-Time Gross Settlement Express Transfer System), a été développé par la Banque centrale européenne et relie les systèmes nationaux bruts de paiements de gros montants (c'est-à-dire supérieurs à 5 millions de francs français, ou 1,2 million de francs suisses). Le second système, le Euro Clearing system (ECS), a été créé par l'Association bancaire pour l'euro (ABE). Permettant l'accès à de plus petites banques et de plus petits montants, l'ECS peut comporter néanmoins certains risques en cas de défaillance des contreparties. Car au contraire du système TARGET, où chaque transaction entre différentes banques est clairement indiquée, l'ECS ne fait apparaître que le flux net des opérations effectuées.

Le coût moyen d'un virement fait par les banques participantes en utilisant TARGET ou l'ECS, d'après les auteurs de L'euro, s'élève à 0,25 euro (40 centimes suisses). Auxquels les banques ajoutent ensuite les coûts de traitement manuel ainsi que les investissements dans des logiciels de connexion et de routage de paiements. La somme élevée desdits frais paraît d'autant plus criante qu'elle était auparavant intégrée dans l'écart dont profitaient les banques, entre le prix d'achat et le prix de vente des monnaies Si la concurrence fait à présent rage entre TARGET, l'ECS et les différents systèmes nationaux, c'est que tous savent pertinemment que la course aux volumes de paiements est un excellent moyen de réduire les coûts. Ces derniers ont d'ailleurs commencé à baisser significativement.

* L'euro, Editions Francis Lefèbvre en collaboration avec PricewaterhouseCoopers (2e édition, Editions Francis Lefèbvre, 1999).