L’économiste française Mathilde Lemoine occupe depuis janvier 2016 le poste de cheffe économiste de la banque Edmond de Rothschild. Elle décrypte pour «Le Temps» les reproches adressés au modèle de gestion administrée de l’économie française et à l’euro. Pour elle, la monnaie unique n’est pas responsable des problèmes rencontrés par les économies de la zone euro.

Le Temps: Le premier tour de l’élection présidentielle française approche. Comment jugez-vous le bilan de François Hollande et les programmes économiques des candidats?

Mathilde Lemoine: En évaluant les programmes des candidats ou le bilan d’une présidence, on se base sur un équilibre partiel. Je trouve cela gênant, un peu comme si un programme était une sorte de recette de cuisine, chaque ingrédient amenant X points de croissance, sans mélange ni cuisson. La macroéconomie ne fonctionne pas comme cela! Les interdépendances et effets de second tour sont essentiels. Prenez le programme d’Emmanuel Macron, qui est en faveur d’un rapprochement avec l’Allemagne. Pourquoi cette donnée n’est-elle jamais prise en compte dans l’évaluation des programmes, alors que le couple franco-allemand est central pour la croissance dans la zone euro? A l’inverse, on prend l’effet bénéfique de la baisse des charges pour les PME qui figure au programme de Marine Le Pen, sans jamais intégrer les conséquences d’une remise en cause de l’euro. Quel sens a une évaluation si on ignore une partie du programme?

- Cela n’empêche pas de se demander si la France est en meilleure santé économique à la fin du mandat de François Hollande qu’au début…

- La France a une croissance plus faible que la moyenne de la zone euro. Mais son produit intérieur brut (PIB) est supérieur de 5% à son niveau de 2008. Ce qui signifie que la crise est effacée, comme en Allemagne et en moyenne dans la zone euro. En Espagne et en Italie, pourtant, l’économie n’a pas encore passé ce cap. La France connaît des récessions et des phases de croissance plus faibles, tout simplement parce que son économie est plus administrée: les dépenses publiques représentent 57% du PIB et les recettes publiques 53%. Il faut faire attention quand on se penche sur les chiffres. L’économie française est souvent victime d’analyses simplistes. Or, avec sa prééminence de la gestion collective de l’économie, elle est singulière. Les redistributions y sont importantes, donc les impôts aussi. Ce n’est pas le rôle de l’économie de dire si c’est bien ou mal, c’est celui de l’électeur. Or le modèle actuel représente le résultat des choix électoraux depuis la Seconde Guerre mondiale. On peut se raconter des tas histoires sur les programmes des candidats, mais la réalité est là: les impôts ont continué à croître pour financer des dépenses qui ont continué à croître.

- Qui, parmi les candidats, remet en cause ce modèle?

- Aucun ne remet en cause cette tendance à une gestion administrée de l’économie française.

- Même François Fillon, qui veut réduire les effectifs de l’Etat?

- Non, il veut limiter la hausse des dépenses, mais pas inverser la tendance. Paradoxalement, Emmanuel Macron est le seul qui a posé le problème en voulant limiter le poids des dépenses publiques à 50% du PIB. Mais cette idée ne figure plus dans son programme. Or tant que cela ne change pas, il n’y a aucune raison que l’impôt diminue. Seule question qui reste à trancher: vers qui le poids de l’impôt va-t-il pencher, les ménages ou les entreprises? C’est un jeu de bonneteau. François Fillon, par exemple, veut baisser les impôts des entreprises mais augmenter la TVA. Emmanuel Macron a d’autres idées, mais le principe reste le même.

- Pourquoi personne ne remet en cause ce modèle? Et faudrait-il le faire?

- En Europe, seule la Finlande enregistre des dépenses publiques plus élevées que la France. Même dans les pays nordiques, elles restent moindres. Pourtant, la taille optimale de l’Etat n’existe pas. Certains diront qu’elle doit se limiter à 30%, d’autres considèrent qu’elle doit atteindre 60%. Mais un économiste ne peut pas répondre à cette question. C’est un choix normatif, de citoyen, en fonction de sa sensibilité à la justice sociale.

- Pourtant, tout le monde se plaint des impôts élevés…

- Le niveau d’impôt peut fournir une limite. Mais il est difficile de savoir à quel moment il devient trop élevé. La population ne descend pas dans la rue, son mécontentement se manifeste par une désincitation à travailler. En France, le taux marginal médian d’imposition des personnes actives est de 57%. Cela signifie que pour un euro supplémentaire de gagné, celui qui le reçoit en verse 57 centimes au fisc. C’est énorme!

- Le financement de ce modèle ne pose-t-il pas de problème?

- Le besoin de financement de l’Etat et des entreprises reste supérieur à l’épargne des ménages. Or, en principe, plus on a besoin d’emprunter, plus les taux d’intérêt augmentent. Comme la Banque centrale européenne (BCE) intervient en rachetant des dettes souveraines et d’entreprises, les taux restent bas. Elle repousse ainsi le moment où le poids de la dette pourrait avoir un impact négatif sur l’économie française. Difficile donc de savoir à quel moment ce modèle sera à bout de souffle.

- L’euro est accusé de tous les maux. Or, si l’on suit votre raisonnement, c’est justement la BCE qui permet que ce système perdure.

- Oui. Avant l’euro, les Etats-Unis donnaient le «la» de la politique monétaire dans le monde bien plus encore que maintenant. Si la Réserve fédérale américaine, la «Fed», décidait d’une hausse de taux, l’Allemagne devait suivre pour éviter de voir sa monnaie se déprécier. La France devait l’imiter pour éviter les sorties massives de capitaux, alors que son économie n’en avait pas les moyens, elle avait déjà un problème de compétitivité. A plusieurs reprises, l’Allemagne a dû venir en aide à la France en lui fournissant des réserves de change. C’est fascinant: l’euro a ainsi redonné une souveraineté monétaire à la France, qui participe aux décisions de la BCE. Avant, elle n’avait pas voix au chapitre, elle subissait les décisions de la Bundesbank. Elle profite désormais d’une politique monétaire plus adaptée à son économie. En outre, ce regroupement autour de la BCE rend cette dernière plus autonome face à la Fed. Ce qui gène d’ailleurs cette dernière – et Donald Trump – parce que, pour une même hausse de taux, le dollar s’apprécie plus.

- Pourtant, l’euro reste le bouc émissaire, le responsable de tous les problèmes. Pourquoi?

- Dans tous les pays, le change concentre les frustrations: en Suisse, c’est l’îlot de cherté. Au Japon, cela fait deux décennies que la banque centrale essaie de calmer le yen et de sortir de la déflation. Aux Etats-Unis, Donald Trump s’attaque à l’Allemagne qui profiterait d’un euro trop faible. Tout le monde croit que tout va mal parce qu’une monnaie est trop forte ou trop faible. La monnaie est une expression simple à comprendre: on peut acheter plus ou moins. Certes, une devise qui s’apprécie pénalise les entreprises à court terme. Mais, à l’inverse, sans politique d’innovation et d’investissement, une monnaie faible pourrait même finir par appauvrir un pays.

- La monnaie concentre toujours les critiques, mais elles semblent plus virulentes aujourd’hui pourquoi?

- Pour ses détracteurs, l’euro représente un transfert de souveraineté. La France – ou l’Italie – avait l’illusion de contrôler sa politique monétaire. Mais les petits pays subissent les décisions des plus grands. Parallèlement, la croissance molle en Europe et l’appauvrissement relatif face aux pays émergents ont provoqué un ressentiment croissant. En France, on dit que l’Europe nourrit le populisme. C’est simpliste: Donald Trump n’a été pas élu parce qu’il y a des technocrates bruxellois à Washington! Cela dit, si je dis que l’euro n’est pas responsable de tous ces problèmes, je ne dis pas que je les sous-estime et qu’il ne faut rien faire.


Le plan de relance de Trump n’aura pas d’effets cette année

- La mondialisation est-elle donc un jeu à somme nulle? D’un côté les pays émergents se sont développés, mais de l’autre, les pays développés s’appauvrissent?

- Non, les chiffres ne montrent pas cela. En outre, on dissocie à tort le développement technologique de la mondialisation. Cette dernière permet une propagation de l’innovation à une vitesse accélérée. Ce qui accroît la productivité et la substitution du travail par le capital. C’est la double peine pour les travailleurs moins qualifiés: ils subissent la concurrence des pays émergents et ils sont moins demandés dans les pays développés, où la technologie les remplace.

- Que faut-il faire pour lutter contre ce problème? Peut-on vraiment imaginer une société dans laquelle tous les travailleurs sont hautement qualifiés?

- Jusqu’ici, la volonté politique a manqué pour réduire le nombre d’élèves qui sortent du système scolaire sans formation dans la zone euro. La proportion de jeunes formés doit être supérieure. En France, 25% des employés n’ont pas été jusqu’au secondaire. En Finlande et en Allemagne, cette proportion se limite à 13%. Cela montre bien qu’on peut faire mieux. Accompagner les salariés peu qualifiés, les aider à améliorer leur formation, reste aussi nécessaire. «Qualifié» ne veut pas seulement dire ingénieur ou docteur, mais savoir utiliser des nouvelles technologies.

- Ces questions se posent en Europe, mais aussi aux Etats-Unis, où Donald Trump s’est fait élire notamment en capitalisant sur les laissés pour compte de la mondialisation. Va-t-il les aider? Si on en croit l’euphorie des bourses, l’économie américaine pourrait accélérer sa croissance…

- Les marchés ont entamé leur hausse avant l’élection de Donald Trump. Les inquiétudes du début de l’année 2016 sur la croissance mondiale se sont dissipées lorsque le gouvernement chinois a relancé les investissements publics et donné un coup de fouet à sa croissance. Cela a relancé le cycle manufacturier dans le monde de façon homogène. La Fed a ensuite augmenté les taux d’intérêt et le dollar a poursuivi son appréciation.

- Si l’amélioration date d’avant l’élection, le programme de Donald Trump va-t-il la renforcer, avec une baisse de l’imposition?

- Je ne pense pas que son programme pourra compenser le fait que la Chine ne va plus augmenter ses investissements dans les mêmes proportions que l’an dernier. Les Etats-Unis expliquent 12% de la croissance mondiale depuis 2008, la Chine 32%. L’impact potentiel sur la croissance américaine ne suffirait pas pour emballer la croissance mondiale. En outre, Donald Trump a présenté des coupes dans beaucoup de domaines et des hausses de dépenses dans la défense. Mais il n’a pas parlé de son programme de baisses d’impôts ou de son plan de relance. Donc aucun des deux n’aura un effet avant la fin de l’année. Ce, alors que le dollar aura un effet négatif, de même que les hausses de taux sur l’immobilier et la hausse du pétrole qui pèse sur les ménages.

- Et quid de ses velléités protectionnistes?

- Pour l’instant, les marchés ne tiennent compte que des baisses d’impôts et du plan de relance. Ils ne regardent donc qu’une partie du tableau. Cela dit, il serait tout aussi faux de négliger l’intention de Donald Trump d’imposer des droits de douane que de l’intégrer telle quelle dans les prévisions. Cela signifierait que l’Europe ou la Chine n’ont absolument aucun pouvoir de négociation. C’est un non-sens.


L’économie suisse va accélérer

- Quel est votre scénario pour la Suisse?

- Le pays profite de l’accélération de la croissance mondiale, les exportations recommencent à croître. Elle devrait aussi bénéficier de la baisse de la prime de risque dès que les élections françaises – si on part de l’hypothèse que Marine Le Pen ne gagne pas – et allemandes seront passées. Cela diminuera la pression sur le franc et donc sur les entreprises suisses. Le retour d’un peu d’inflation pèsera par contre sur le pouvoir d’achat.

- La Banque nationale suisse (BNS) pourra-t-elle donc réduire ses interventions?

- La BNS avait laissé entendre qu’elle pouvait baisser encore ses taux négatifs. Compte tenu du contexte européen, de l’échec des populistes hollandais, il est probable qu’elle ne doive pas s’y résoudre, ce qui est positif pour les épargnants.

- Vous dites que la Suisse est un laboratoire macroéconomique, pourquoi?

- Certaines évolutions peuvent être intéressantes pour d’autres pays. Prenez la BNS, elle s’est montrée très innovante avec son volant anticyclique pour lutter contre le risque de bulle immobilière dans un contexte de taux d’intérêt bas. Cela pourrait intéresser la Bundesbank. D’autres questions se posent: pourquoi fait-elle des profits? Est-ce justifié pour une banque centrale? Pourquoi le chômage reste-il aussi faible, comment les entreprises suisses parviennent-elles à maintenir une compétitivité hors prix élevée, etc.