«Nous sommes une industrie financière intelligente…» Julian Tregoning, président de la Fédération européenne des fonds et sociétés d'investissement et directeur de Robert Fleming & Co à Londres, a mis du baume sur le cœur des professionnels suisses des fonds de placement réunis en assemblée générale annuelle hier à Berne. De fait, sur les 3500 milliards de francs investis en Europe dans ces instruments financiers, la Suisse n'est peut-être pas la plus importante quantitativement. A fin 1997, 273 milliards étaient investis dans les fonds distribués dans notre pays. C'est 41 milliards de plus en un an! Et la progression continue: à fin février, cette fortune avait encore augmenté de 17 milliards. Mais le marché helvétique des fonds est pour Julian Tregoning un des acteurs les plus dynamiques et les plus innovateurs en Europe. Près de 80% de ces actifs sont en effet détenus par des instruments transfrontaliers et les professionnels helvétiques sont ainsi condamnés à regarder au-delà du Rhin, du Jura ou des Alpes.

Heinz Hoffmann, le président de la «Swiss Funds Association» comme s'appelle désormais l'association faîtière professionnelle, en est en effet persuadé: «La croissance de notre industrie se fera d'abord à l'étranger!» Pour l'instant cependant, au vu des statistiques lacunaires qui existent sur cette industrie financière, il est difficile d'estimer la situation. Car, sur les 1631 (300 de plus qu'en 1996) fonds de placement enregistrés en Suisse, il ne suffit pas de savoir que 1303 (+273) sont de droit étranger pour dire que les directions de fonds suisses font un tabac hors des frontières. La plupart de ces fonds sont en fait des fonds suisses domiciliés au Luxembourg. Au contraire, comme le souligne aussi Heinz Hoffmann, «le préjudice causé aux fonds suisses dans leur distribution internationale représente actuellement notre handicap le plus grave».

Pression des professionnels

La flèche est bien sûr lancée vers Kurt Hauri, président de la Commission fédérale des banques. La loi fédérale sur les fonds de placement est certes eurocompatible. Mais il n'existe encore aucun exemple prouvant que les fonds suisses aient pu être enregistrés et distribués facilement dans les pays de l'Union européenne. Le contraire est par contre monnaie courante. Les autorités suisses sont très libérales à l'endroit des directions de fonds étrangères qui veulent profiter du marché helvétique. Heinz Hoffmann a ainsi souligné qu'il y aurait aujourd'hui environ 700 «vrais fonds étrangers» en vente en Suisse.

Or, comme le fait remarquer Julian Tregoning, des défis importants devront être relevés ces prochaines années par l'industrie des fonds de placement. Ils obligeront l'industrie suisse à être compétitive à l'étranger. Ainsi, l'arrivée de l'euro va bouleverser son environnement. L'importance grandissante des caisses de pension dans tous les pays européens et leur besoin d'investir plus activement va stimuler la concurrence entre les sociétés de fonds de placement. Une meilleure définition des produits, de leur design, de leur distribution et de la notion de services à la clientèle va aussi exacerber les tensions commerciales. Au total, si on considère encore la pression accrue des professionnels américains, la tendance à l'intégration des activités de fonds de placement dans la gestion institutionnelle et le rôle déterminant de la bancassurance, l'industrie suisse des fonds de placement arrive à la croisée des chemins.

Les conditions-cadres de son marché national ne sont plus vraiment idéales pour un développement en vase clos. La fiscalité, avec notamment la perspective de l'arrivée d'un impôt sur les gains en capital, glace d'effroi les professionnels. «Un cumul des charges fiscales réduirait à néant les efforts d'amélioration de la compétitivité internationale», souligne Heinz Hoffmann en tournant son regard vers Samuel Tanner, de l'administration fiscale fédérale. Enfin, il y a pire. «Je ne suis pas certain que vous fassiez beaucoup de profits!» lance avec provocation Julian Tregoning aux spécialistes des fonds.

La détérioration des conditions-cadres, les exigences des investisseurs en termes de services à la clientèle, la nécessité de trouver et de rémunérer de nouveaux canaux de distribution et la concurrence accrue liment les marges. Cela oblige les directions de fonds à surveiller leurs charges. Dans un sens, c'est un bien pour le consommateur de fonds. D'un autre côté, cela va induire des mouvements de concentration. Et pour Heinz Hoffmann, le catalyseur de cette tendance est tout trouvé: c'est l'arrivée de l'euro qui sera l'heure de vérité pour les directions de fonds.