L'Union européenne (UE) est bien contrariée. Le Brésil, l'Australie et la Thaïlande mettent au défi son régime sucrier qui lui permet de verser chaque année plus d'un milliard de dollars de subventions aux betteraviers et usiniers européens. Dans une plainte déposée la semaine dernière auprès de l'instance de Règlement de différends de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), ils l'accusent de concurrence déloyale: elle exporte son surplus au-dessous du coût de production et fait chuter les cours mondiaux au grand dam d'autres pays producteurs qui eux, ne bénéficient d'aucune aide publique. «Cette remise en cause de la situation existante est difficile à comprendre», déplore la Commission. Selon elle, ce sont les pays ACP (Afrique-Caraïbes-Pacifique, les anciennes colonies), qui bénéficient d'un accès privilégié au marché européen du sucre, qui sont les premiers visés.

Rien n'est moins sûr. Tout d'abord, l'UE est la plus grande exportatrice de sucre au monde, avec une part de marché de 40%. Pourtant, le coût de production y est le plus élevé, 660 dollars la tonne, contre seulement 280 dollars en Amérique du Sud et encore moins en Afrique. Résultat: le consommateur européen paie son sucre trois fois plus cher que le prix courant sur le marché mondial. Ensuite, le surplus est écoulé à l'étranger à bas prix grâce aux subventions à l'exportation. Les contribuables passent ainsi à la caisse une deuxième fois. Au total, Bruxelles octroie 1,5 milliard de dollars à l'industrie sucrière.

Enfin, l'UE importe 1,6 million de tonnes de sucre de canne brut en provenance des pays ACP selon un tarif préférentiel, raffine cette matière première en France, en Grande-Bretagne, au Portugal, en Allemagne, et l'exporte vers le reste du monde. Au final, elle achète 1,7 million de tonnes de sucre brut de canne, mais en exporte plus de 5 millions (de canne et de betteraves). C'est ce qui lui est justement reproché: les Européens surproduisent à cause des subventions.

Outre la concurrence déloyale sur le marché mondial, l'UE ferme hermétiquement son propre marché par le biais de barrières tarifaires et non-tarifaires, accusent les plaignants. En effet, elle frappe les importations d'un droit de douane pouvant aller jusqu'à 500 euros par tonne de sucre, soit le double du prix du marché. Ensuite, elle impose des quotas à l'importation. Enfin, elle refuse d'importer des produits finis, y compris ceux en provenance des pays qu'elle prétend aider. «Pour des raisons sanitaires, notamment», fait comprendre un fonctionnaire européen à Bruxelles.

La stratégie européenne face à l'assaut combiné du Brésil, de l'Australie et de la Thaïlande est de faire monter les pays ACP au créneau. «Les préférences commerciales ont toujours constitué un élément essentiel de nos relations», relève l'UE dans sa réaction contre la plainte. L'an dernier au moment des consultations bilatérales sur ce conflit, Bruxelles avait soutenu un voyage de plusieurs ministres de l'Agriculture des pays ACP, qui étaient allés persuader le président Lula de laisser tomber la plainte. A la demande de Bruxelles, plusieurs pays africains se sont constitués partie prenante aux côtés de l'UE à l'OMC. Dans un communiqué, ces derniers se déclarent surpris et déçus de l'attitude des pays qui ignorent les intérêts des pays défavorisés.

L'Europe contre-attaque

La Commission fait par ailleurs remarquer que le Brésil a aussi sa part de responsabilité dans la chute des cours mondiaux. Ses exportations sont effectivement passées de 1,6 million de tonnes au début des années 90 à plus de 12 millions de tonnes en 2002-2003. Selon Bruxelles, cette hausse spectaculaire ne serait pas possible sans un programme d'aide aux investissements accordé par le gouvernement brésilien au développement de l'éthanol à partir du sucre. L'UE accuse aussi l'Australie, qui «prétend être un marché libre, d'être en réalité pratiquement fermée aux importations et de pratiquer des prix deux fois plus élevés que ceux du marché mondial». La Thaïlande aussi serait un marché contrôlé par le biais de quotas d'importation et d'exportation.

Prochaine étape: un panel nommé par l'OMC statuera sur le conflit dans un délai de trois mois.