L’euro perdra-t-il son membre grec cet été? Si oui, survivra-t-il à l’amputation? Plus peut-être que les marchés financiers, l’Europe officielle est inquiète au point que certains banquiers centraux, parangons d’orthodoxie monétaire et budgétaire s’il en est, en viennent à désirer publiquement moins d’austérité. Mais, en bon volapük européen, les euphémismes cachent le flou des propositions.

Ainsi, le volet de croissance que M. Draghi, président de la BCE, désire ajouter au pacte budgétaire en train d’être ratifié est sans doute très éloigné de celui proposé par M. Hollande et les socialistes franco-allemands. Le premier imagine une boîte à outils pleine de gadgets, genre ouverture prolongée des magasins et libéralisation des taxis, et de lourds marteaux pour rendre le marché du travail plus flexible ou, pour être franc, faire baisser les salaires dans les pays en difficulté. Le second pense à un surcroît d’investissements publics financés directement au niveau européen. Il s’agirait pour un organisme garanti solidairement par les membres de l’UE, comme la Banque européenne d’investissement, d’émettre des obligations – des quasi «eurobonds» en quelque sorte – pour financer des projets d’infrastructure précis, genre TGV Madrid-Lisbonne. L’idée n’est en soi pas mauvaise, mais si son adoption est susceptible de calmer les marchés pour un temps, elle n’agira pas assez vite: des créanciers doivent être servis cette nuit, des mauvaises dettes allégées demain matin.

Rappelons que nous sommes en face de deux crises bien distinctes, quoique très semblables. D’un côté, la Grèce et le Portugal ont signé un programme avec l’Europe et le FMI dans lequel ils s’engagent à réduire leurs déficits publics et à réformer leurs processus administratifs contre le versement de milliards d’euros qui leur permettront de continuer à servir leurs dettes, ces fonds leur étant versés par tranche à condition qu’ils aient bien fait leurs devoirs. Dans ce processus, une crise aiguë surgit quand le débiteur demande de souffler un peu car, par crainte des précédents, les bailleurs de fonds ne peuvent céder un pouce de terrain, ou du moins le croient-ils, et c’est exactement où on en est avec la Grèce aujourd’hui.

D’un autre côté, il y a l’Espagne, l’Italie et d’autres, qui n’ont pas signé de programme mais s’efforcent, dans un délai fixé par Bruxelles, de ramener leurs déficits publics à moins de 3% de leur PIB au risque d’être amendés s’ils échouent. Ce dernier point est évidemment farfelu, car inapplicable. Penser qu’en démocratie, un peuple venant de se serrer la ceinture pour servir sa dette publique soit prêt à payer encore plus d’impôts pour verser une rançon à des fonctionnaires bruxellois relève de la naïveté politique la plus pure. Mais plus que ces menaces forcément vides, c’est le refinancement des dettes passées qui fait problème, en raison de l’excès italien de dettes publiques à court terme d’une part, de l’importance des pertes bancaires nées du krach immobilier espagnol de l’autre. Or, pour les deux maux, assez courants d’ailleurs, la cure est bien connue: diète légère, consolidation de la dette et injection de liquidités par les autorités monétaires pour l’Italie; isolement des mauvaises dettes, étatisation des banques pécheresses, aide massive de la banque centrale, soit un traitement toujours long et douloureux, pour l’Espagne.

Si ces remèdes sont si connus cependant, pourquoi toutes ces difficultés dans la zone euro? Par naïveté d’abord. Beaucoup en effet pensent qu’en réglant vite le problème des mauvaises dettes existantes, on rétablira parallèlement la confiance des marchés. Ils oublient tout simplement que la qualité d’une dette n’est pas constante dans le temps: un bon débiteur aujourd’hui peut-être incapable de rembourser demain, par exemple si la conjoncture se détériore. Se précipiter pour essayer de réduire en peu de temps un déficit public génère à coup sûr une récession et son lot de nouvelles dettes douteuses. Les marchés financiers le savent si bien qu’ils ne redonnent pas leur confiance aveuglément, comme on le constate aujourd’hui.

Par ignorance ensuite, car beaucoup sous-estiment la capacité d’agir des autorités monétaires. Aucun texte, sauf, en Allemagne, certaines interprétations très restrictives des traités relevant d’une ignorance assez crasse des mécanismes macroéconomiques, n’empêche la BCE d’acheter tout le papier public qu’elle veut soit directement sur le marché secondaire, soit indirectement au travers des banques commerciales. Ne le fera-t-elle pas sur une échelle bien plus large qu’aujourd’hui si la crise empirait demain? Probablement oui, sauf si elle voulait se saborder, cas assez rare pour une institution.

Imaginez que le gouvernement grec fasse défaut. Les banques grecques vont alors manquer de fonds propres, mais pas forcément de papiers privés à mettre en gage auprès de la BCE. Si celle-ci les acceptait, la Grèce pourrait, après avoir instauré un contrôle des capitaux pour éviter que ces liquidités ne ressortent immédiatement du pays, rester dans la zone euro, car la circulation monétaire privée n’y serait pas bloquée, une situation très bizarre, mais pas impossible temporairement. Si, en revanche, la BCE disait non, la Grèce se verrait forcée d’abandonner l’euro. Elle répudierait alors les quelque 100 milliards d’euros que sa banque centrale «doit» actuellement à la BCE, une réaction que tout le monde craint.

Dans ces conditions, nul ne peut dire comment la situation évoluera. Mais, depuis trois ans maintenant, l’Allemagne s’est constamment vu forcée de faire le pas nécessaire que sa vertu outragée lui refusait initialement d’accomplir, et rien n’indique qu’il n’en ira pas de même demain. On va ainsi sans doute progressivement accroître les fonds prêtables aux pays endettés, créer de quasi-«eurobonds», gonfler le bilan de la BCE de titres publics ou bancaires. Personne toutefois ne le contrôlant vraiment, ce processus sera un vrai bateau ivre dont une partie de la cargaison pourrait bien passer par-dessus bord. Ainsi, les Grecs, qui veulent plutôt le garder, perdraient l’euro tandis que les Allemands le garderaient, eux qui ne rêvent que de D mark! Vous avez dit… gâchis.