Le Temps: Comprenez-vous l’impatience et la colère des Européens face à la crise?
Charles Wyplosz: C’était si prévisible. Les programmes de redressement ont des effets bénéfiques mais prennent des années à se matérialiser. Pour l’heure, l’austérité imposée aggrave la récession, et la récession creuse le déficit.
– Où est l’erreur?
– Il est fallacieux de faire une politique d’austérité en période de récession. Il fallait aider les pays à sortir de la récession en leur donnant des moyens.
– Qui leur donnerait des moyens?
– Le Fonds monétaire international (FMI) est là pour ça. Les Européens ont fabriqué la troïka sur une base idéologique. Il fallait passer par une réduction de la dette. Ils y arriveront de toute façon mais, entre-temps, la situation sera totalement détériorée. On a perdu trois ans, avec des conséquences sociales et politiques effrayantes. Il suffit de voir la montée des extrémistes en Grèce, en Italie et en Espagne pour s’en rendre compte.
– Mais peut-on faire l’économie de la discipline budgétaire?
– Il est même essentiel de rétablir cette discipline. Mais on a oublié que, dans plusieurs pays, la recherche à court terme de l’équilibre entre dépenses et recettes a exacerbé la crise de la dette. En Europe, il a fallu deux ans pour que les Etats adoptent l’équivalent suisse du frein à l’endettement.
– La Grande-Bretagne de Margaret Thatcher a pourtant démontré que les réformes structurelles peuvent mener à la croissance…
– La récession et la montée du chômage ont été les effets immédiats. La croissance est revenue lorsque les réformes structurelles ont produit les effets escomptés. Mais il ne faut pas oublier que la Grande-Bretagne a mené ses réformes au moment où la demande extérieure se portait bien. La dévaluation de la livre a rendu les exportations britanniques plus compétitives, ce qui a aidé à la reprise. Bref, la question n’est pas de savoir si on fait des réformes, mais quand.
– Dans les années 90, la Suède a aussi redécollé grâce à des mesures d’austérité…
– Il s’agissait dans ce cas d’une crise bancaire comparable à ce qui s’est passé en Irlande. Contrairement à l’Irlande, qui a sauvé les créanciers avec l’argent des contribuables, les Suédois ont nationalisé et reconstruit les banques en imposant des coûts aux actionnaires et aux créanciers. Par la suite, ils ont dévalué la couronne de près de 15%, ce qui a dopé les exportations. La Suède s’en est sortie aussi parce que l’environnement extérieur était favorable. L’Irlande ne peut pas dévaluer l’euro et son partenaire, la Grande-Bretagne, se trouve également en récession. Par ailleurs, les Suédois avaient aussi mis en place une politique d’expansion.
– Une politique de relance peut-elle être vraiment efficace?
– Elle peut générer de la croissance si elle est menée correctement. Le plan de relance en 2008 a évité un remake de 1929 aux Etats-Unis. Des investissements massifs aux Etats-Unis, mais aussi en Chine et au Japon, ont permis de renouer avec la croissance en 2010. La zone euro est retombée en récession à cause de la politique d’austérité. Enfin, l’efficacité des politiques de relance a fait l’objet de nombreuses études, dont les conclusions ne peuvent être contestées.
– Le FMI demande d’assouplir les programmes d’austérité. C’est nouveau… – Il a défendu pendant longtemps des positions dogmatiques et idéologiques. Il les remet en question aujourd’hui et est entré en conflit larvé avec l’Union européenne qui, elle, ne cesse de cultiver la poursuite de la politique d’austérité.