Certains parlent d’une «anomalie», d’un «casse-tête», voire d’un «mystère», telle Janet Yellen, la présidente de la Réserve fédérale américaine (Fed), la banque centrale des Etats-Unis. Dans les économies avancées, l’inflation continue de jouer à l’arlésienne. Elle reste désespérément faible malgré un chômage partout en baisse et des politiques monétaires toujours généreuses.

En septembre, la hausse des prix à la consommation en zone euro a atteint, comme en août, 1,5% selon une première estimation livrée vendredi 29 septembre par Eurostat. La cible de 2% fixée par la Banque centrale européenne (BCE), synonyme d’une économie en bonne santé, semble hors de portée. En 2018, l’inflation devrait rester contenue à 1,2%, selon les prévisions de l’institution de Francfort.

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La situation sur le marché de l’emploi s’est pourtant considérablement améliorée. Le taux de chômage est désormais de 9,1%, son niveau le plus faible depuis février 2009. La reprise économique a déjà permis de créer plus de six millions d’emplois, selon la BCE. Une embellie qui devrait logiquement se traduire par une plus forte pression sur les salaires, laquelle devrait pousser les prix à la hausse.

Multiplication des jobs de mauvaise qualité

Rien de tel. Il en va de même aux Etats-Unis où l’inflation n’a pas excédé 1,4% en août, selon les chiffres officiels publiés vendredi. Au sein de la première puissance mondiale, la croissance des salaires demeure bien en deçà de son rythme d’avant la crise, malgré un taux de chômage historiquement bas, à 4,4%.
«Le fait que les salaires n’augmentent pas davantage dans les économies avancées est une grande énigme, a reconnu le vice-président de la BCE, Vitor Constancio, lors d’une conférence à Francfort, le 22 septembre, consacrée au phénomène. Des augmentations salariales plus fortes seraient logiques au vu du raffermissement de la reprise, et elles sont nécessaires pour normaliser l’inflation.»

«La question, s’interroge Gilles Moëc, économiste chez Bank of America Merrill Lynch, c’est est-ce que cela prend plus de temps que d’habitude à se remettre, ou est-ce que la corrélation entre le chômage, les salaires et les prix ne fonctionnera plus jamais comme autrefois?…» Que s’est-il donc passé? Où l’inflation a-t-elle disparu? Chez les spécialistes du travail, on traque les causes à l’origine de l’anémie des rémunérations. Parmi elles: l’atomisation de l’emploi et la multiplication des jobs de mauvaise qualité.

«On a récupéré le même nombre d’emplois qu’avant la crise, mais ce ne sont pas les mêmes, analyse Stefano Scarpetta, chef de la division emploi à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). On en a perdu dans le secteur manufacturier et on en a créé dans les services.» Désormais, la robotisation tend à accélérer cette mutation de l’industrie vers le secteur tertiaire. Or la productivité y est plus faible. Les entreprises y sont moins, voire pas du tout syndicalisées, ce qui réduit fortement le pouvoir de négociation des salariés.

«Une spirale toxique»

En zone euro, la crise des dettes souveraines est aussi passée par là, poussant les pays les plus fragiles à se serrer la ceinture. «Et il y a eu le rôle modèle de l’Allemagne, qui a longtemps comprimé ses coûts salariaux pour regagner en compétitivité», souligne Patrick Belser, expert à l’Organisation internationale du travail (OIT). Cette modération des salaires, observe-t-il, n’est pas qu’un héritage de la crise financière: «C’est la conséquence d’un mouvement plus lointain et profond. Voilà des années qu’on observe la multiplication des emplois temporaires, à temps partiel, des mini-jobs qui ne sont pas couverts par des accords collectifs.»

D’autres facteurs contribuent à la faiblesse de l’inflation. Certains pointent l’impact de l'e-commerce. Dans un monde connecté où chacun peut comparer les prix, la pression concurrentielle est plus forte. L’irruption de géants tels qu’Amazon dans le commerce de détail accentue la tendance.

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A vue de nez, la combinaison d’une inflation molle et d’une croissance dynamique semble plutôt désirable. «On croit rendre ainsi du pouvoir d’achat aux salariés, mais c’est une analyse un peu courte, alerte Patrick Artus, chef économiste chez Natixis. Une inflation trop basse a énormément d’inconvénients.»

Son atonie laisse l’économie flirter dangereusement avec la déflation, autrement dit une baisse généralisée des prix et des salaires. Une spirale toxique, susceptible d’entraîner un recul de la consommation, de l’investissement et de la production. «Et la beauté de l’inflation, c’est qu’elle érode naturellement les dettes accumulées, ajoute Gilles Moec. Sans elle, cela prend beaucoup plus de temps.»

Pour les banques centrales, il en va aussi de leur crédibilité. A l’heure de la reprise, doivent-elles normaliser leur politique sans traîner, quitte à s’enfoncer pour longtemps dans un régime d’inflation basse? Ou temporiser encore, au risque de laisser gonfler de nouvelles bulles financières? Un resserrement «progressif» est «approprié», mais «il faut se méfier de ne pas agir trop progressivement non plus», a affirmé Janet Yellen mercredi. Une voie du milieu qui s’annonce bien malaisée.