L’interview de Bruno cathomen

«L’Europe souffre mais elle ne va pas disparaître du jour au lendemain»

Bruno Cathomen, directeur général de Mikron, s’exprime sur la marche des affaires de l’entreprise, les défis rencontrés en Europe, la force du franc qui continue de peser sur les marges et ses objectifs en Asie

Mikron, dont la holding est basée à Bienne, constitue un cas d’école emblématique, parfaite illustration du destin des entreprises suisses actives dans les machines-outils et dont les activités s’exportent à plus de 80%. La société, qui développe des solutions d’usinage et d’automatisation pour des procédés de fabrication (pour l’automobile, la pharma, etc.), a énormément souffert de la dernière récession de 2009. L’entreprise avait même réduit sa structure de direction durant deux ans pour raccourcir ses voies décisionnelles et transféré la direction générale au conseil d’administration. Une mesure qui n’est plus appliquée aujourd’hui. Car Mikron s’est redressé depuis, retrouvant la zone bénéficiaire. La force du franc et le marasme européen continuent toutefois de peser sur les marges. Raison pour laquelle la société a décidé, depuis plusieurs années déjà, de se doter de sites de production à l’étranger, afin de lisser les risques. Or, les défis demeurent nombreux. Bruno Cathomen, directeur général, se dit néanmoins confiant de pouvoir les relever.

Le Temps: Des résultats 2012 supérieurs aux attentes, avec un bénéfice net de 8,5 millions de francs et un chiffre d’affaires de 235,3 millions (+12%), alors que beaucoup de fabricants de machines souffrent encore, Mikron est-il définitivement sorti de la crise de 2009?

Bruno Cathomen: Assurément, nous avions d’ailleurs déjà renoué avec les chiffres noirs en 2010. Les effets de la récession d’alors ne se font – dans les grandes lignes – plus ressentir. Reste que la conjoncture globale est délicate, avec un contexte toujours difficile pour l’industrie exportatrice suisse, marqué par un franc fort et un recul de la demande des biens d’investissement. Le marché n’est de loin pas aussi dynamique qu’en 2010 ou 2011. Nous ne pensons cependant pas que le scénario de 2009 puisse se reproduire, avec un effondrement des commandes presque du jour au lendemain.

– Malgré l’impact des devises, vos marges sont revenues au niveau de 2007, soit de 4,7%.

– Certes, mais nos deux divisions ne connaissent pas la même évolution. Le segment Automation, qui produit des installations de montage automatique de haute précision, a accusé une perte d’exploitation de 1,6 million de francs. La division Machining, soit les machines et outils de coupe pour l’usinage de composants métalliques complexes, se porte mieux, avec des ventes en progression de 9%, à 134,3 millions, et un résultat d’exploitation en hausse de 39%, à 9,9 millions.

– Pourquoi cette différence?

– La première est beaucoup plus gourmande en capital, notamment au niveau des stocks. Elle élabore des machines sur mesure, ou presque, customisées en fonction des besoins de nos clients. Les fabriquer prend plus de temps et est donc plus coûteux. Le niveau du franc est également un handicap pour décrocher des contrats. Cet effet affecte beaucoup notre site de Boudry (NE), où nous employons près de 320 personnes.

– Est-il en péril? Envisagez-vous de délocaliser?

– Cela ne fait pas partie de nos projets. Il serait presque impossible de le faire d’ailleurs, tant les produits que nous y fabriquons sont spécifiques, nécessitent une main-d’œuvre très qualifiée, avec des compétences pointues et interdisciplinaires, notamment au niveau de l’ingénierie. Pour preuve, un tiers des collaborateurs qui y travaillent sont des ingénieurs diplômés, avec un savoir-faire rare. A eux seuls, ces employés doivent avoir au moins 1000 ans d’expérience cumulée. Reproduire ailleurs et à l’identique ce site n’est tout simplement pas envisageable. Donc, toute délocalisation est a priori exclue. Mais il est certain que la division Automation doit accroître sa rentabilité et sa productivité.

– Quelle est la marche des affaires en ce début d’année?

– Les deux premiers mois ont été relativement calmes. Nous avons observé une accélération en mars. Ce qui nous réconforte dans nos prévisions. Le deuxième semestre sera meilleur, selon nos attentes. Dans le détail, Mikron prévoit une stagnation en Europe mais une légère croissance en Asie et aux Etats-Unis. Ce pays délivre déjà de bien meilleurs résultats que l’an dernier. Pour les industries pharmaceutiques et des appareils médicaux, nous tablons sur une stabilité de la demande, alors que le secteur automobile connaîtra une régression à court et moyen termes en Europe.

– En chiffres?

– Compte tenu du renforcement du carnet de commandes dans le segment Automation, je prévois un chiffre d’affaires global de l’ordre de celui de 2012. Donc aux environs de 240 millions. Avec, en parallèle, une légère amélioration de la marge d’exploitation.

– Et dans un proche avenir?

– A moyen terme, nous nous sommes fixé comme objectif une croissance annuelle des ventes de grosso modo 5%. Nous voulons atteindre cette cible de manière durable. Mikron souhaite croître de manière rentable et nous ne voulons absolument pas faire exploser nos ventes. Nos capacités de production ne nous le permettraient de toute manière pas.

– Vous avez racheté l’an dernier la société allemande IMA Automation Berlin. D’autres acquisitions sont-elles prévues?

– Cela n’est pas notre toute première priorité. Nous ne cherchons en tout cas pas activement une cible. L’acquisition d’IMA Automation Berlin nous a permis un renforcement en Europe, tout en étoffant notre offre. Si une opportunité de ce type devait se présenter, qui corresponde à notre stratégie, alors nous étudierions dans le détail le projet. L’entreprise a les moyens de financer un rachat. En aucun cas, toutefois, Mikron ne rachèterait une entreprise qui doit être restructurée. Nous préférons investir notre énergie ailleurs.

– Au vu de la morosité conjoncturelle, devrez-vous recourir au chômage partiel?

– Nous nous sommes posé la question pour le site d’Agno (TI). Finalement, le niveau des entrées de commandes devrait permettre d’éviter une telle mesure. Le site de Boudry dispose pour sa part de suffisamment de travail. Donc, pour répondre à votre question: non. Les réductions de l’horaire de travail (RHT) ne sont pas à l’ordre du jour pour l’instant.

– La situation en Europe reste très fragile, une région qui génère 80% de vos ventes. Cette surexposition n’est-elle pas trop risquée?

– Je le perçois plutôt comme un avantage. Nous avons des clients importants. Il y a encore moyen de gagner des parts de marché, d’attirer de nouveaux clients et d’élargir notre présence dans certains pays de cette zone. Certes, l’Europe souffre mais elle ne va pas disparaître du jour au lendemain. Mikron y dispose d’ailleurs d’une très bonne réputation. Un avantage sur lequel nous devons capitaliser.

– Quels sont vos objectifs en Asie, où vous ne réalisez que 10% de vos ventes?

– A côté de l’Europe, cette région est prioritaire pour nous. Nous voulons y augmenter notre présence et nos ventes. A terme, l’Asie pourrait peut-être représenter quelque 20% de notre chiffre d’affaires. Le potentiel de ce marché le permettrait. A nous d’identifier et de convaincre les clients actifs dans le très haut de gamme. Il faut construire le relationnel. Il convient toutefois de ne pas négliger nos autres marchés, comme les Etats-Unis. Notamment pour le segment Automation.

– A l’étranger, vous disposez de sites de production en Allemagne (Rottweil et Berlin), à Singapour, en Chine (Shanghai) et aux Etats-Unis (Denver). Quelle est leur production?

– Ces sites réalisent environ 30% de l’ensemble de nos produits. Ce n’est pas forcément impressionnant, mais ils ont une grande importance car ils nous permettent de signer des contrats que nous ne pourrions pas forcément concrétiser depuis la Suisse. C’est peut-être une question culturelle ou de proximité, je l’ignore. Notre difficulté sur ces sites est de trouver les compétences nécessaires, de les garder, et de parvenir à un équilibre au niveau des capacités de production. En fonction du rythme des commandes, elles sont soit vite débordées, soit quasiment au chômage technique, en raison de leur taille réduite, avec des effectifs de 50 à 100 personnes.

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