Entre-Temps…

Le leurre des pays en développement

Le tourisme crée de la richesse pour de nombreux pays. Mais son développement débouche trop souvent sur des crises immobilières ou financières et quantité d’emplois peu qualifiés

Mahahual est un petit village de pêcheurs sur la mer des Caraïbes dans la région du Yucatan au Mexique. La vie y était paisible entre la pêche et un peu d’agriculture. Les premières voitures ne sont arrivées qu’il y a une trentaine d’années avec la première route. Puis, à quelques kilomètres au nord, quelqu’un a eu la brillante idée de construire une immense jetée en eau profonde où les grands paquebots de croisière pouvaient aborder. Costa Maya était née.

Chaque jour d’immenses navires à plusieurs étages déversent leurs 2500 passagers dans la région. Ils font un petit tour dans les échoppes de fortune, vont visiter les pyramides mayas à quelques kilomètres de là et repartent le soir. Les habitants retournent alors à leur pêche. Le concept est formidablement efficace puisqu’il permet une activité touristique sans grande infrastructure de base comme des routes, des aéroports ou des hôtels. Mais que reste-t-il pour le développement de la région après tout cela?

Formidable expansion

Le tourisme a connu une formidable expansion ces dernières années. En 2017, ce sont 1323 millions de personnes qui sont allées visiter d’autres pays pendant leurs vacances. Les recettes du tourisme ont été de 1332 milliards de dollars. Selon l’Organisation mondiale du tourisme (UNWTO), le tourisme représente aujourd’hui 10% du produit intérieur brut (PIB) mondial, 1 emploi sur 10 et 7% des exportations.

La précédente chronique: Des entreprises sous hypnose

Incontestablement, le tourisme crée de la richesse économique pour de nombreux pays. Les plus grands bénéficiaires sont les Etats-Unis, l’Espagne, la France, la Thaïlande et l’Italie. Aujourd’hui, ce sont les Chinois qui dépensent le plus dans leurs aventures touristiques, 258 milliards de dollars, soit deux fois plus que les Américains et trois fois plus que les Allemands. Durant les six premiers mois de l’année 2018, le tourisme mondial a connu une croissance de 6%.

Mais tout n’est pas idyllique. Dans les pays avancés, le tourisme est un facteur de développement positif car il se déploie en parallèle d’autres activités économiques dans l’industrie, les services ou la finance. En revanche, dans les pays en développement, il peut conduire à une monoculture économique. Par exemple, la Croatie tire 18% de son PIB du tourisme, Chypre 13% ou la Jordanie 11%.

Cercle vicieux

Le problème est que les profits du tourisme se réinvestissent essentiellement dans le tourisme. Cela peut conduire à un cercle vicieux duquel il est difficile de s’échapper. Il débouche trop souvent sur des crises immobilières, financières et des emplois peu qualifiés.

Pour qu’une nation soit compétitive, elle doit savoir diversifier son économie et ses sources de revenus. L’Autriche et la Suisse sont des grandes nations touristiques mais la part du PIB représentée par cette activité n’est que de 4,8% pour la première et de 2,4% pour la deuxième. Le grand problème de l’industrie touristique dans les pays en développement est qu’elle agit comme une sorte de miroir aux alouettes qui attire tous les investissements mais ne permet pas de passer à d’autres activités économiques.

Nécessaire courage politique

En Europe, l’Espagne, qui accueille près de 80 millions de touristes par an, en a été l’exemple. Pendant des décennies, le seul axe de développement se situait essentiellement sur la côte méditerranéenne entre Barcelone et Marbella. Il se concentrait sur les activités touristiques, avec leurs lots de spéculations immobilières, financières et un impact destructeur sur l’environnement. Pendant ce temps-là, à l’intérieur du pays, l’économie espagnole était à la traîne. Aujourd’hui, malheureusement, la Turquie ou la Grèce suivent le même modèle.

Il faut beaucoup de courage et de vision politique pour extirper un pays en développement du leurre du tourisme et le diversifier vers des activités à haute valeur ajoutée et de meilleure qualité pour l’emploi. Malheureusement le courage politique n’est pas la denrée la plus répandue du monde. Et les pêcheurs de Mahahual risquent de continuer pendant longtemps de voir des extraterrestres débarquer de leurs bateaux et repartir quelques heures plus tard sans qu’il en reste grand-chose pour eux et leurs enfants.

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