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L’ex-banquier de Reyl & Cie qui parle à la justice française

L’enquête sur la banque genevoise pourrait s’élargir à d’autres évadés fiscaux. Les confidences de l’ancien de l’établissement sont désormais au cœur du dossier

Sur sa page Facebook, Pierre Condamin-Gerbier a remplacé son portrait par celui de Daniel Craig dans son costume de James Bond. Le banquier, lui, apparaît en arrière-fond aux commandes d’un biplan, arborant des lunettes de soleil Ray-Ban et une veste en cuir. Nul besoin d’être son ami sur le réseau social pour en apprendre davantage sur celui que la presse parisienne présente comme le témoin clé dans l’affaire Cahuzac. Lui qui a été entendu par la justice française. Outre l’aviation et l’agent spécial au service de sa majesté, l’ancien banquier de Reyl & Cie apprécie le polo (il est membre du Geneva Polo Club) et les marques de luxe. Il se dit également adepte d’escrime et clairement de droite.

Ceux qui l’ont côtoyé dans le monde réel disent de lui qu’il est «très sympathique» et «charmant», mais «peu adapté à la culture des banquiers suisses». D’autres le décrivent comme un «mégalo aimant être sur le devant de la scène». Durant trois ans, ce natif de Saint-Etienne a présidé la délégation de l’UMP en Suisse. Parti politique qu’il a préféré quitter à la fin de son mandat, début 2009, déçu par les premiers mois de Nicolas Sarkozy à la présidence française. «Nous avions­ l’impression que tous les Français de Suisse étaient considérés comme des pestiférés», a-t-il expliqué vendredi au Temps.

C’est pourtant moins par son côté flambeur – il roulerait en Aston Martin et serait un amateur de poker – que par ses déclarations que ce Français de 42 ans, installé en Suisse depuis 2004, met en émoi la banque genevoise Reyl & Cie. Un établissement qui s’est retrouvé sous le feu des projecteurs à la fin de mars pour avoir abrité un compte non déclaré de 600 000 euros de l’ancien ministre français du Budget Jérôme Cahuzac.

Vendredi, Le Monde a écrit que suite à l’audition de Pierre Condamin-Gerbier en qualité de témoin, le jeudi 18 avril, les juges parisiens en charge de l’affaire ont demandé au procureur de Paris «la délivrance d’un réquisitoire supplétif, afin de les autoriser à enquêter sur d’autres évadés fiscaux français potentiels». Ou, en d’autres termes, l’autorisation de pouvoir étendre l’enquête à d’autres clients français de la banque. Le procureur genevois Yves Bertossa, en charge du volet suisse de l’enquête sur Reyl & Cie, semble prêt à entrer en matière. «S’il y a des demandes supplémentaires, on les traitera», a-t-il déclaré vendredi.

Pierre Condamin-Gerbier ne serait toutefois pas le seul à avoir parlé aux autorités françaises. Le 19 avril, dans une interview accordée à Libération, ce dernier souligne n’avoir été que l’«une des nombreuses personnes entendues» dans cette affaire. Il admet avoir répondu aux questions des enquêteurs de la Division nationale d’investigations financières et fiscales (Dniff) au mois de février à Annecy. «L’entretien fut rapide, a-t-il expliqué au quotidien de gauche. A aucun moment je ne leur ai donné la moindre indication sur le «dossier Jérôme Cahuzac» pour la simple et bonne raison que je n’en ai jamais eu.» Assurant avoir été contacté par les services de police, il soulignait qu’on lui avait fait comprendre qu’un refus «pourrait créer un climat de suspicion» et qu’il pourrait «être contraint de répondre à leurs questions par le biais d’une future commission rogatoire internationale».

Pierre Condamin-Gerbier maintient n’avoir livré aucun nom ni aucune autre information confidentielle à la justice française. «Pour la simple et bonne raison que j’ai été interrogé sur un seul dossier dont j’ignorais l’existence», explique-t-il. Et de préciser que, même s’il avait su que Jérôme Cahuzac disposait d’un compte chez Reyl, il était soumis à la législation en matière de confidentialité. «Je n’ai jamais donné de nom de clients et je ne le ferai jamais, poursuit-il. Je n’ai fait que dénoncer l’hypocrisie de la classe politique française.» Si le gestionnaire nie avoir violé le secret bancaire, un avocat de la place souligne qu’il pourrait ne pas avoir respecté le secret professionnel. Un autre juriste estime cependant qu’il aurait de bons moyens de se défendre et que la banque n’a pas forcément intérêt à lancer une procédure qui la laisserait sur le devant de la scène.

Banquier pendant quelques années à Londres, puis en Suisse – notamment chez EFG, UBS et Credit Suisse –, Pierre Condamin-Gerbier a rejoint Reyl en 2006. Recruté entre autres pour son réseau, il est nommé responsable de Reyl Private Office, une filiale spécialisée dans les services aux riches clients. Mais en juillet 2010, avant que Reyl n’obtienne sa licence bancaire, il quitte l’établissement. «Je me suis fait licencier pour des motifs fallacieux», explique-t-il. Et d’évoquer «des conflits d’intérêts» ou le fait de ne «plus pouvoir critiquer la maison mère de manière indépendante comme c’était le cas précédemment». Le banquier nie également que son licenciement ait été lié à des dépenses excessives. Contactée, la banque n’a pas souhaité répondre aux questions concernant son ancien gérant. Elle n’a pas dit non plus si elle souhaitait porter plainte contre lui pour violation de secret.

La Banque Bénédict Hentsch se trouve aussi sur le chemin professionnel du Français, après son passage chez Reyl. Il a été mandaté pour étudier la possibilité de lancer un family office, un projet finalement abandonné, a-t-elle indiqué.

Aujourd’hui, Pierre Condamin-Gerbier continue d’exercer son métier de manière indépendante. Se disant victime du harcèlement médiatique, il recherche la quiétude chez lui à Saint-Prex (VD). «Contrairement à certaines rumeurs, précise-t-il, je n’ai pas quitté la Suisse. Pour quelle raison le ferais-je?»

«Je n’ai jamais donné de nom de clients et je ne le ferai jamais. Je n’ai fait que dénoncer l’hypocrisie»

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