Un Français qui se livre à une attaque en règle de la politique monétaire européenne devant un public de gérants de fonds londoniens, voilà qui ne manque pas de sel. Lors d'un séminaire international consacré aux hedge funds, la semaine dernière, Charles Gave, stratégiste et conseiller en placements, installé depuis plus de vingt ans à Londres et à Hongkong, a démonté avec férocité – et l'aide de quelques graphiques assassins – la logique qui préside aux décisions «stupides» de la Banque centrale européenne (BCE) et des politiciens de la zone euro, une monnaie dont il n'est pas sûr qu'elle perdure sous sa forme actuelle. «L'Europe, entraînée par l'Allemagne qui fonce dans le mur, est le prochain Japon, puissance dix», prévient l'expert.

Pour Charles Gave, la politique monétaire de la BCE va à rebours du bon sens. «Normalement, aussitôt que l'entrepreneur fait moins d'argent que le rentier, le banquier central fait chuter les intérêts à court terme pour rétablir la balance en faveur de celui qui prend des risques, explique-t-il. La BCE fait exactement le contraire: elle continue de favoriser le rentier – peut-être à cause du vieillissement de la population européenne!» Et Wim Duisenberg et ses acolytes sont en train d'installer un marché baissier structurel, «aidés» par les autres facteurs nécessaires à cette calamité: des hausses d'impôts (du moins en Allemagne), un accroissement des régulations et une guerre au coin du bois. «Investisseurs, si vous aimez les obligations d'Etat, placez votre argent en Europe, parce que les pays qui la composent vont vers une faillite», ajoute le stratégiste français.

Charles Gave estime que le projet de monnaie unique n'a pas délivré le résultat escompté: en rigidifiant le taux de change, et donc en supprimant un facteur de flexibilité économique, à l'image d'une dollarisation, l'euro aurait dû obliger les Etats de la zone à s'aligner sur les plus compétitifs. C'est loin d'être le cas. Et comme l'Allemagne, avec une majorité politique reconduite malgré un bilan économique désastreux, rechigne à réformer une économie sclérosée, et qu'elle est entrée dans la monnaie unique avec un mark surévalué de 30%, ses entreprises, qui supportent tout le poids de ces aberrations, vont à la casse les unes après les autres, prévient Gave. «Et le chômage explose, puisqu'il n'y a plus de différentiel d'inflation avec l'Italie pour compenser le déficit de productivité.»

Les problèmes ne sont pas limités à l'Allemagne, observe l'économiste polémiste: «L'Europe en général fait un complexe d'infériorité vis-à-vis des Etats-Unis, qui la conduit à des erreurs fondamentales. La première, c'est de croire que les Américains sont nos concurrents directs – et que leur énorme déficit de la balance courante, qui a enflé à 500 milliards de dollars, est lié à une amélioration de l'économie européenne. C'est faux: l'écart a surtout bénéficié à la Chine et aux pays asiatiques. Le Japon est bien plus en concurrence avec l'Europe. La preuve, c'est que la parité de pouvoir d'achat euro-yen suit exactement la même courbe que le cours de Fiat, qui est l'élément marginal de l'industrie automobile européenne. Avant, les Italiens pouvaient dévaluer la lire et vendre leurs voitures moins cher que les Japonais. Ce n'est plus possible. Et à l'instar de Fiat, tout le secteur marginal européen va exploser.»

Deuxième erreur des Européens: croire que la hausse de l'euro est un signe de santé économique. «En période déflationniste, la dernière chose à espérer est une hausse de la devise, poursuit Charles Gave. Que disent les marchés? A chaque hausse de 1% de l'euro, le CAC-40 ou le DAX plongent de 2% ou 3%… Il faut neuf mois pour que le taux de change se reflète sur les exportations. L'effondrement est programmé pour cet été, et avec des investissements en baisse de 10% sur 2002, et une consommation affaiblie par la hausse du chômage, les prévisions de croissance de 1,5% semblent hautement irréalistes. On va plutôt vers une croissance négative de 2% en Allemagne – et un niveau d'endettement alarmant des PME.» Effet pervers, une économie européenne anémique empêcherait les entreprises américaines de bénéficier de la compétitivité de change de leurs produits.

La BCE devrait donc réduire drastiquement ses taux d'intérêt à 0,5% et acheter massivement du dollar et du yen. Pas sûr même qu'un tel remède de cheval suffise. Selon Charles Gave, les pays de l'OCDE ont un problème qui leur échappe: la sous-évaluation de la devise chinoise et d'autres monnaies asiatiques. «Il faut avoir une discussion avec les Chinois sur leur taux de change, poursuit le stratégiste français. Aujourd'hui, la quasi-totalité des sociétés cotées est en concurrence avec des sociétés chinoises ou d'Asie du Sud-Est. La Chine mange des parts de plus en plus grandes d'un gâteau qui rétrécit, en érodant les marges de ses concurrents.»

Projet politique autant qu'économique, l'euro survivra-t-il au scénario catastrophe qu'avance Charles Gave? Il n'en est pas sûr: «Le vote de la Suède sera déterminant. Si le non l'emporte, certains pays comme le Portugal seront tentés de quitter la zone euro.» Pour empêcher cet éclatement, conclut le stratégiste, il faut à tout prix abandonner ce qu'il appelle le «pacte de stagnation» (The Economist le surnomme «pacte de stupidité»), qui empêche les Etats membres de soutenir leur économie.