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Les clients de la gestion de fortune, surtout les plus jeunes, sont plus sensibles à l’impact de leurs investissements, c’est-à-dire leurs effets tangibles sur l’environnement ou la société, en plus du risque et du rendement.

Finance responsable

L’expertise durable de Genève n’est pas reconnue à l’étranger

La place financière n’apparaît pas comme un acteur majeur lors de sondages internationaux. A tort

Grâce aux passerelles entre les Nations unies et les banques, la Suisse et Genève ont fait figure de pionnières dans l’investissement durable. Le premier fonds d’engagement actionnarial y est né, l’impact investing aussi. Le pays reste le leader mondial de la microfinance, avec 36% des avoirs globaux, et près d’un tiers des investissements durables est venu de Suisse en 2016. Pourtant, Genève apparaît bien loin de la tête du classement des places financière durables, publié mercredi par l’ONG Finance Watch et Z/Yen (16e au plan qualitatif et 26e pour le quantitatif). Derrière des places comme Guangzhou ou Washington DC. Retour à la réalité ou problème de visibilité internationale?

Ce nouveau pan d’activité apporte un relais bienvenu à une place financière qui finit de tourner la page du secret bancaire. Il répond par ailleurs à un désir croissant des clients de la gestion de fortune, en particulier les plus jeunes, d’apporter une troisième dimension à leurs placements. A côté du risque et du rendement, ils seront de plus en plus sensibles à l’impact de leurs investissements, c’est-à-dire leurs effets tangibles sur l’environnement ou la société.

Pas seulement du marketing

Ces dernières années, de nombreuses banques et gérants d’actifs se sont clairement positionnés sur la durabilité. A tel point qu’on pouvait craindre une simple opération marketing, mais la plupart d’entre eux ont construit une véritable offre de fonds durables, en qualité comme en quantité.

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Selon la plateforme spécialisée Partners for Sustainability, Pictet compte 26 fonds durables (notés de 3,1 à 4,9 sur 5), alors que les deux grandes banques suisses affichent entre 11 et 17 instruments. D’autres groupes internationaux comme BNP Paribas (47 fonds durables notés sur la plateforme) disposent d’une forte expertise durable au bout du lac. Lombard Odier est positionné sur l’impact investing. Et nombre de plus petites structures locales sont très compétitives sur des segments de niche.

«Les acteurs du secteur veulent réellement répondre à la demande des clients, or celle-ci est très hétéroclite, donc difficile à satisfaire, explique Natacha Guerdat, cofondatrice de Conser Invest, une société de conseil genevoise spécialisée dans les investissements durables. Néanmoins, les investisseurs sont véritablement intéressés par la thématique, la phase de discussion quant à un éventuel compromis sur la performance est terminée. Et les outils actuels permettent de savoir précisément dans quoi on investit.»

La difficulté de «faire savoir»

Reste la nécessité du «faire savoir», apparemment plus délicate à régler. Actifs dans l’investissement d’impact, qui est une niche dans l’univers durable, les Genevois de Symbiotics fournissent des financements à des individus et petites entreprises des pays émergents. «Le travail d’explication est toujours indispensable dans la finance durable, il faut consacrer du temps au client, apporter des preuves de crédibilité en permanence», reconnaît Vincent Dufresne, directeur financier. Mais dans le même temps, poursuit-il, «l’intérêt des clients est extraordinaire, car nous opérons un retour à l’économie réelle, sans spéculation, à travers l’inclusion financière». Les avoirs sous gestion de Symbiotics ont plus que doublé entre 2013 et 2017, pour dépasser 2 milliards de dollars, et la société de 132 employés prévoit que ses actifs doubleront d’ici à 2020.

Lire aussi: Genève teste le marché des obligations «vertes»

L’innovation continue à se faire ici, enchaîne Melchior de Muralt, l’un des dirigeants de De Pury Pictet Turrettini, un gérant d’actifs genevois spécialisé: «La Suisse reste un précurseur en matière de finance durable; les Etats-Unis ont inventé l’expression d’impact investing, mais ils se trouvent plus ou moins au niveau où était la Suisse dans les années 1990, avec une approche basée sur des exclusions et quelques biais positifs». Pour le Genevois, qui a participé à la création de Blue Orchard, la Suisse devrait donc se positionner en tant que «trend setter», pour proposer les grandes orientations du secteur. Il faudrait pour cela «nous montrer plus proactifs et plus fiers de sortir de nos frontières».

Pour plusieurs de nos interlocuteurs, la Suisse s’est fait déposséder de ses inventions par d’autres places financières plus habiles ou plus vocales. «Le Luxembourg s’est positionné depuis plusieurs années sur la durabilité, en commençant par la microfinance, et il bénéficie de conditions-cadres plus favorables», reprend Natacha Guerdat, de Conser, qui regrette par ailleurs que «les autorités suisses manquent de proactivité pour donner du sens et une image à la finance durable «Swiss made». Le Grand Duché hébergeait 44% des fonds de microfinance en 2006, et 61% en 2015, selon Symbiotics.

Lire aussi: Une banque numérique suisse veut améliorer l’accès à la finance dans le monde

Des raisons domestiques sont également évoquées pour le manque de rayonnement suisse, comme la rivalité entre Genève et Zurich qui empêcherait de parler d’une seule voix à l’étranger. «Genève a les idées, mais Zurich veut toujours le leadership», résume un spécialiste du secteur, qui regrette que personne en Suisse n’organise de tournée promotionnelle des acteurs de la finance durable à l’étranger.

Les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne n’hésitent pas à lancer de tels road shows, parfois avec soutien étatique. L’Union européenne vient de promouvoir un plan d’action pour la croissance durable. La France ou les Pays-Bas offrent des défiscalisations pour encourager l’activité, alors que la Suisse s’en tient à l’idée que si une activité est utile, elle s’imposera par elle-même.

Obstacles internes

On pointe aussi du doigt Swiss Sustainable Finance, active au niveau fédéral pour assurer la promotion de la finance durable. Certains aimeraient que l’association ne se contente pas de rassembler des compétences, mais fasse briller le secteur hors des frontières.

Pour Jean Laville, codirecteur de Swiss Sustainable Finance, «la bataille intellectuelle sur la finance durable a été gagnée, plus personne ne la remet en cause, et les acteurs suisses sont absolument capables de répondre aux besoins des clients, mais ils ont encore du mal à communiquer ouvertement, cela va venir. Le sondage de la semaine passée, très anglo-saxon et biaisé, doit servir d’appel au réveil de la finance».

Avant de penser promotion à l’étranger, il serait déjà bienvenu de retirer certaines barrières toujours en place en Suisse, conclut Dominique Habegger, de De Pury Pictet Turrettini et de l’association Sustainable Finance Geneva: «La finance durable ne figure pas suffisamment dans les règlements des caisses de pension, un peu comme si elle n’existait pas; les caisses de pension ont encore du mal à choisir cette activité qui ne figure pas dans la loi, même si elle est tout à fait autorisée.»

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